Année C (2009-2010) à partir du 11° dimanche ordinaire cliquer ici
Du premier dimanche de l'avent à la fête du Saint Sacrement ci-dessous :
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juin 2010
- Saint Sacrement -
Année
C
Lc 9,11b-17 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivantPourquoi Jésus n’a-t-il pas nourri directement la foule ? S’il n’était question que de procurer du pain et du poisson, pourquoi pas… Mais nous savons bien qu’il en va et de la nourriture pour le corps, et de la nourriture pour l’esprit, et de la nourriture pour le cœur. Et, en aucun de ces domaines, on ne peut gaver ni passer outre la rencontre personnelle. Ce texte n’interpelle-t-il pas les pratiques de l’Église, lorsque celle-ci est tentée par les foules, par les discours d’en haut, par la centralisation ? Passer de la foule à la communauté, de la morale à l’accompagnement, du gavage à la nourriture. De la foule à la communauté ! « Jésus parlait du règne de Dieu à la foule. » (Lc 9,11) Formule assez générale qui ne permet pas de savoir la réception qui était faite à son discours. Car les foules viennent l’écouter, elles l’acclameront à l’entrée de Jérusalem, mais elles réclameront également sa mort à Pilate. La foule anonyme devient gênante : « Renvoie cette foule » (Lc 9,12) et Jésus de répondre, non pas, « nourrissez-là », mais : « donnez-leur vous-mêmes à manger », c’est-à-dire à chaque personne. Et il insiste encore pour rompre l’anonymat de la foule : « Faites-les asseoir par groupes de cinquante. » Serait-ce la taille maximale d’une communauté fraternelle ? Nous sommes loin des J.M.J…. J’imagine que, dans ces groupes de cinquante personnes, on va pouvoir partager la nourriture, non pas de façon uniforme, mais à chacun selon ses besoins. C’est ce que saint Luc rapporte également dans les actes des apôtres, décrivant des premières communautés chrétiennes relativement petites, unies par la foi et par la mission, et pratiquant le partage des biens (Voir Ac 2, 42-47). N’est-il pas temps de reprendre au sérieux ce modèle d’Église pour sortir du modèle « hiérarchique » et de l’ambiguïté des foules et du vedettariat. L’enjeu est immense car la Parole de l’Église pourrait redevenir audible ! De la morale à l’accompagnement ! Rappelons-nous… Il ne s’agit pas seulement de nourriture pour le corps mais surtout pour l’esprit et pour le cœur. Or quel est le schéma promu par l’Évangile ? Celui d’un discours universel qui s’applique à toutes les situations et que Jésus donne, de loin, aux foules ? Ou celui d’une expérience de Jésus, rapportée par les disciples, adaptée à chaque culture (nous avons quatre évangiles), partagée en communauté et incarnée dans des situations particulières ? J’aime répéter les repères de Xavier Thévenot, à propos de la morale : Il y a toujours au moins trois niveaux à respecter : le discours de l’ordre de l’universel et de l’idéal qui relève du magistère romain ; le discours de l’ordre du général, dans une culture particulière, dans un pays, qui relève d’une conférence épiscopale ; et le discours particulier dans un cas concret qui relève de la communauté chrétienne ou de l’entretien d’une personne avec son accompagnateur. Quand ces différents niveaux ne sont pas en place, le discours de l’Église, assimilé à la parole du pape ou des cardinaux, devient inaudible. Quand le récepteur n’appartient à aucune communauté chrétienne, il ne peut que sauter directement du discours universel au cas particulier sans aucune mise en perspective. La nourriture donnée par le Christ ne fonctionne pas ainsi ! Il indique l’idéal, mais ne l’enferme pas dans des écrits (Jésus n’a rien écrit), il le partage patiemment à des disciples en leur demandant de partager, à leur tour à d’autres, ce qu’ils auront découvert de vital pour leur vie. Il indique l’idéal, mais il rassemble quelques disciples pour qu’ils fondent, à leur tour, des communautés fraternelles qui puissent inventer ensemble un chemin de fidélité à l’Évangile. Il indique l’idéal, mais, en même temps, il prend le temps de la rencontre individuelle et du pardon. Chacun des niveaux, l’universel, le général et le particulier, a son rôle incontournable, mais aucun ne peut se substituer aux autres. L’enjeu est bien de passer d’une morale d’en haut à un accompagnement de vie pour que chacun, de là où il en est, puisse cheminer vers l’idéal évangélique. Du Gavage à la nourriture Il aura fallu trois années à Jésus pour amener ses disciples vers la découverte de sa véritable identité, avec patience, leur donnant du « petit lait » car ils n’avaient pas encore la capacité d’accueillir pleinement la Révélation. Alors, comment pouvons-nous croire que l’annonce de l’Évangile puisse commencer par des dogmes ou des préceptes moraux alors qu’aucune rencontre avec le Christ Ressuscité n’a encore eu lieu ? Ils ne peuvent être perçus que comme du « gavage indigeste ». Apprendrons-nous à nourrir, à cheminer patiemment, en partageant les quelques pains et quelques poissons qui nous ont nous-même nourris ? Alors oui, nous répondrons à la demande du Christ : Ne gavez pas les foules ! Mais donnez à chacun ce qui vous a nourri vous-même !
P. Benoît Bigard, a.a.
Ne pas chercher à comprendre ! 30 mai 2010 - Sainte Trinité - Année C Jean 16, 12-15 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivant Des milliers de pages ont été écrites sur la Trinité, et pourtant, que nous avons du mal à comprendre ce cœur de la vie divine ! Un Dieu unique en trois « hypostases », ou trois « personnes » si vous préférez, mais déjà le langage nous piège car nous imaginons alors quasiment trois dieux… Revenons donc à l’Évangile ! La page de ce dimanche, de l’évangéliste Jean, ne nous dit-elle pas justement que la Trinité n’est pas à comprendre mais à connaître : recherche de toute une vie sous la conduite de l’Esprit ! Ne pas chercher à comprendre ! Si l’on revient à l’étymologie du verbe comprendre, l’incongruité de la démarche cherchant à « comprendre la Trinité » saute aux yeux. Comprendre : « inclure, contenir en soi, englober, saisir ensemble, embrasser quelque chose, entourer quelque chose » d'où « saisir par l'intelligence, embrasser par la pensée »… Comment, en effet, se croire capable de contenir en soi la Trinité, de la saisir, de l’enfermer dans des concepts ? C’est une fausse piste qui donna prise d’ailleurs à toutes les dérives et hérésies trinitaires de l’histoire : Arianisme, Adoptianisme, Apollinarisme, Docétisme, Miaphysisme, Modalisme, Monophysisme, Monothélisme, Monoénergisme, Nestorianisme, Subordinatianisme, Trithéisme etc… Que nous dit l’Évangile ? « J’aurais encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant vous n’avez pas la force de les porter. » ( Jn 16,12) Remarquez bien la finale ! Jésus ne nous dit pas que nous n’avons pas la capacité de comprendre ces choses, mais que nous n’avons pas la « force de les porter ». Sa remarque nous oblige à déplacer le problème de la sphère intellectuelle à la dimension existentielle. Il s’agit de passer du « comprendre » au « connaître » ! Chercher à connaître ! La nuance n’apparaît peut-être pas tout de suite, et pourtant nous sommes loin d’un simple jeu de mots … Connaître, vous le savez bien, au sens biblique, est employé pour parler de la relation conjugale, c'est-à-dire d’une connaissance intime de l’autre, d’une communion à la vie de l’autre autant qu’il nous est possible de l’expérimenter ici-bas ! Par ailleurs, d’autres nuances de ce verbe apparaissent dans les expressions « se connaître » ou le « connais-toi toi-même » de Socrate. Elles expriment à la fois la notion d’un travail de longue haleine, et celle d’un mystère qui nous échappe et d’un « intime de nous-même » qui nous est inconnu, comme nous l’évoquions la semaine passée avec l’expression de saint Augustin. Connaître la Trinité c’est donc communier à sa vie, à son intimité, c'est-à-dire, comme le Christ, se laisser conduire par l’Esprit pour combattre les tentations, annoncer la vérité de l’Evangile, guérir les souffrants, relever les exclus, aimer les pécheurs, servir jusqu’au bout et donner sa vie jusqu’à l’abandon total ! C’est loin d’une démarche purement intellectuelle ! C’est un chemin de vie, qui engage notre agir jour après jour. Bien sûr, cela ne nous est pas accessible dans une immédiateté et avec nos propres forces : « L’Esprit de vérité, vous guidera vers la vérité toute entière. » (Jn 16, 13) Là encore attention au contresens intellectuel ! Pour l’Évangile, la Vérité, c’est une Personne « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ! » (Jn 14, 6), on ne peut la saisir, ou s’en prétendre détenteur, on ne peut que cheminer vers elle, la rechercher sans cesse, avancer avec un infini respect vers son intimité. Connaître la Trinité, connaître la Vérité c’est tout un, et c’est le chemin de toute une vie ! Le Chemin vers la Vérité, la Vérité elle-même, et la Vie qui est le parcours de ce Chemin ne font qu’un ! « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. » Le chemin de toute une vie ! « L’Esprit reprendra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. » (Jn 16, 14) Encore une fois, ce qui vient du Christ ce ne sont pas que ses paroles. Sa révélation de Dieu n’est pas d’abord une information intellectuelle, c’est sa Vie même, sa façon d’agir, de se rapporter à la Loi, de se rapporter aux autres etc… Nous faire connaître cette vie-là, nous faire vivre de cette vie-là, c’est l’unique but de tout le projet de Dieu pour l’humanité, car cette vie-là est communion à la vie Trinitaire et plénitude de Vie (une autre façon de dire le Salut). Donc pas d’angoisses à avoir si nous ne comprenons pas la Trinité, c’est même très bien ! Pas d’inquiétudes si nous ne connaissons pas encore la Trinité, c’est le chemin de toute une vie ! Mais pour progresser dans la Vérité, désirons-nous emprunter ce chemin, qu’est le Christ, vers le Père, sous la conduite de l’Esprit ? P. Benoît Bigard, a.a.
S’en remettre au Défenseur ! 23 mai 2010 - Pentecôte - Année C Jean 14,15...26 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivant « Le Père vous donnera un autre Défenseur (Paraclet).» (Jn 14, 16) Ce titre attribué à l’Esprit Saint, dans l’évangile de Jean, vient-il éclairer ou obscurcir notre compréhension, déjà plutôt floue, de cette troisième dimension du Dieu unique, que l’on représente, bien pauvrement, comme une colombe ? De quoi, de qui, vient-il nous défendre ? Comment agit-il ? Jusqu’où agit-il ? Nous défendre de qui, de quoi ? Ayant découvert, en Jésus Christ, le vrai visage de Dieu : un Dieu Père, tout amour, qui veut le bonheur pour chacun de ses enfants, nous savons bien que ce n’est pas de Dieu, ni de son jugement, que l’Esprit Saint vient nous défendre - « L’Esprit que vous avez reçu ne fait pas de vous des esclaves, des gens qui ont encore peur ; c’est un Esprit qui fait de vous des fils. » (Rm 8,15) De qui, de quoi, vient-il nous défendre ? Ne répondons pas trop vite… Le texte de Jean nous parle d’un « autre » Défenseur. C’est donc Jésus de Nazareth, notre premier défenseur, et c’est sa vie, ses paroles qui peuvent éclairer ce titre. Or de qui les disciples de Jésus ont-ils été défendus… sinon d’eux-mêmes ? De leurs bassesses (alors que Jésus leur annonçait sa mort, les disciples discutaient entre eux pour savoir qui était le plus grand) ? De leurs peurs de l’autre (pourquoi ceux-ci, qui ne sont pas de notre groupe, prêchent-ils en ton nom) ? De leur manque de confiance en eux-mêmes (nous n’avons que cinq pains et deux poissons) ? Et nous pourrions multiplier les exemples… Jésus, puis le Paraclet, viennent-ils nous défendre de Satan ? On peut le dire oui, mais à condition de bien situer Satan : « Pierre prenant Jésus à part [après qu’il eut annoncé sa mort] lui dit : “Dieu t’en préserve Seigneur”… mais lui, se retournant dit à Pierre : “Passe derrière moi Satan !” » (Mt 16,22) Oui l’Esprit Saint vient nous défendre de nous même, non seulement de nos réactions de replis, de peurs, mais surtout de nos ténèbres intérieures et de nos manques de confiance. La Pentecôte ne nous parle-t-elle pas de cela : fini le temps du repli au Cénacle ou dans nos églises, fini la peur de l’autre ou de la différence, fini le manque de confiance en soi. C’est le temps des parvis et des places publiques, c’est le temps des cultures et des langues différentes qui communiquent entre elles, c’est le temps de l’annonce de Jésus Christ dans le respect des valeurs humaines et spirituelles qui nous précèdent ! Un défenseur intérieur « Si notre coeur vient à nous condamner : Dieu est plus grand que notre cœur ! » (1 Jn 3,20) Nous défendre de nous-même, de nos jugements sur nous-même, de nos réactions spontanées, de nos peurs, c’est un travail tout intérieur… Non pas d’abord grâce à des outils psychologiques, même s’ils peuvent aider, mais plus fondamentalement par une remise de soi à l’Esprit, un détachement intérieur, un travail de discernement, un abandon de ce que nous prétendons être pour mieux nous trouver ! De grandes figures du christianisme nous ont précédés sur ce chemin : N’est-ce pas saint Augustin qui parlait d’un Dieu « Plus intime à moi-même que moi-même, et plus élevé que les cimes de moi-même » ? Voilà où se situe le travail de l’Esprit ! Ce n’est pas de l’extérieur qu’il agit, comme pourrait le laisser entendre l’image des langues de feu qui viennent sur les apôtres, mais c’est de l’intérieur que ce feu jaillit pour mettre leurs langues en feu et leur permettre d’annoncer, avec pleine assurance, la Bonne Nouvelle de Jésus ressuscité ! Un défenseur tout intérieur donc, qui patiemment veut nous modeler à l’image de Jésus Christ : « Ne laisse pas mes ténèbres me parler, donne-moi d’accueillir ton amour » (cf. Taizé et Ps 138) Se défendre de soi, jusqu’où ? Si l’Esprit Saint vient nous défendre contre nous-même, pour nous mener en Dieu, cela peut faire peur ! Et effectivement, certaines traditions mystiques d’Asie parlent tellement de fusion au divin que l’on ne sait plus très bien ce qui demeure de nous. Mais, en christianisme, cette rencontre s’appelle « Communion » : communion de personnes, communion d’êtres vivants à l’image de la communion trinitaire. Notre Défenseur, l’Esprit Saint est celui qui vient opérer cette communion et nous défendre contre ce qui l’empêche… Voilà pourquoi cette communion n’est pas anéantissement de soi, mais tout de même mort à soi-même, pour passer à un autre niveau relationnel avec les autres et avec Dieu… Alors, comme Paul, nous pourrons peut-être dire « Ce n’est plus moi qui vis, mais c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20) … Le « moi » ne disparaît pas mais il ne vit plus pour lui-même… Voilà jusqu’où le Défenseur veut nous défendre de nous-même ! Suis-je prêt à m’en remettre à cet autre Défenseur ?
P. Benoît Bigard, a.a.
Le retrait du septième jour ! 16 mai 2010 - Dimanche de l'Ascension - Année C (En Amérique du Nord)Luc 24,46-53 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivant Un départ c’est toujours difficile, mais rarement stérile ! Un nouveau mode de relation s’invente, des forces insoupçonnées se révèlent, une plus grande maturité en surgit... Voici ce que nous célébrons à l’Ascension, non pas une disparition, un abandon, mais un retrait créateur, prometteur et qui engage… Un retrait créateur « C’est votre intérêt que je m’en aille ; en effet, si je ne pars pas le Paraclet ne viendra pas à vous. » (Jn 16,7) Le départ de Jésus inaugure une nouvelle étape décisive pour l’humanité, un retrait nécessaire pour que les humains puissent vivre à leur tour selon l’Esprit du Christ, non plus en spectateurs, ni dans des rôles secondaires mais en acteurs principaux de la Création qui se déploie selon le plan de Dieu. À l’Ascension Jésus ne disparaît pas, il se retire comme Dieu s’est retiré au septième jour pour que sa création puisse vivre. Le retrait de Jésus à la fin, comme celui de Dieu au début, est un geste créateur… Pour être encore plus juste ne pourrait-on dire que nous sommes dans ce temps du septième jour de la Création ? Dieu s’est retiré pour que l’humanité puisse exister. La venue de Jésus est plutôt de l’ordre du sixième jour, celui de la création de l’humain à son image : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa ; mâle et femelle il les créa. » (Gn 1,27) La vie terrestre de Jésus, sa mort et sa résurrection, le don de son Esprit viennent parachever le sixième jour, la configuration de l’humain à l’image de Dieu. Car la vie du Christ est non seulement exemplaire - pour nous montrer le chemin d’une vie réussie - mais performative, efficace, nous permettant dorénavant d’être configurés à Lui pour réaliser pleinement notre vocation d’humains capables de Dieu ! La venue de Jésus sur terre n’est donc pas une parenthèse de trente années dans l’histoire de l’humanité, mais l’achèvement des étapes préparatoires de la Création. Son départ inaugure le septième jour, celui du retrait de Dieu, un retrait créateur, un Amour enfin accompli qui peut s’effacer pour nous permettre d’exister pleinement. Un retrait prometteur « Demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez revêtus d’une force venue d’en haut. » (Lc 24,49) Bien sûr ce verset annonce la Pentecôte, la force de l’Esprit. Mais comment mieux comprendre le lien entre le départ de Jésus et la venue de l’Esprit Saint ? Est-ce simplement deux événements qui se succèdent ? Un relais que le Christ passe à l’Esprit ? Peut-être pas… L’Église a, en effet, dénoncé cette fausse vision de l’histoire où le Premier Testament serait le temps du Père, les Evangiles le temps du Fils et l’Eglise le temps de l’Esprit… (cf. Joachim de Flore dont les écrits furent condamnés par le Concile de Latran IV) Pour mieux comprendre ce lien prenons une analogie : il nous arrive régulièrement, dans nos vies, de faire l’expérience qu’un départ est souvent l’occasion de révéler en nous des forces insoupçonnées. Par exemple suite à un décès, certains aspects de la vie, dont on n’avait pas à s’occuper, nous retombent sur les épaules, et l’on peut découvrir alors que l’on est capable de réaliser beaucoup plus de tâches que ce que nous pensions. Il nous arrive même de percevoir que l’être cher nous envoie son aide… Au-delà de la subjectivité de cette perception, il est évident que des ressources intérieures, mises en veille par le passé, par la prise en charge d’un autre, peuvent maintenant se révéler. Ainsi, le départ, le retrait de Jésus est la promesse que son Esprit, qui nous habite, prendra toute sa dimension, nous donnera toute sa force. C’est la promesse, également, de sa présence sous un autre mode, par son Esprit et par son Corps qui est l’Église… Un retrait donc prometteur… Un retrait qui engage Un beau chant de Claude Duchesneau, proposé pour l’Ascension, a pour refrain : « C’est à nous de prendre sa place aujourd’hui, pour que rien de lui ne s’efface. » Or, nous voyons apparaître des versions modifiées : « C’est à nous de suivre sa trace aujourd’hui, pour que rien de lui ne s’efface. » C’est certainement la peur d’édulcorer le Christ ressuscité qui a motivé cette « correction » intempestive et pourtant il me semble bien que la première version était la bonne ! Il ne s’agit pas de suivre les traces d’un sage du passé, mais de manifester la dimension visible du Corps du Ressuscité, de prendre cette place qu’il nous a laissée par son retrait qui engage : « Alors vous serez mes témoins… jusqu’aux extrémités de la terre. » (Ac 1,8) Son retrait nous rend matures et libres pour mener la Création à son achèvement ! Consentirons-nous à prendre cette place qu’il nous a laissée dans le retrait du septième jour ? P. Benoît Bigard, a.a.
" Chez moi... ? " 9 mai 2010 - 6° Dimanche de Pâques - Année CJean 14,23-29 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivant Suis-je « son lieu » de résidence ? Son lieu normal d’habitation où il m’est possible de le rencontrer, de le prier, de l’aimer ? Depuis qu’il l’a annoncé, l’ai-je pris au sérieux ? Est-ce que je ne cherche pas ailleurs Celui qui se trouve en moi ou pourrait s’y trouver ? Dieu où est-il ? Ton Dieu où est-il, demande l’incroyant ? Les disciples, à qui Jésus s’adresse, avant son passage de ce monde à son Père, ont vécu une expérience inédite. Ils s’en sont bien rendus compte, même s’ils n’ont pas compris tous ses dires et gestes. Ils ont tellement été bousculés dans leur compréhension habituelle de Dieu, qu’ils ont eu du mal à se situer face à cet homme, à nul autre pareil, qui les a impressionnés, marqués, en contestant vigoureusement la religion des pères, celle des autorités religieuses comme la leur aussi. Mais la façon de faire de Jésus (Christ, en qui ils croient déjà) n’a pas encore complètement renouvelé leur perception de Dieu. Le passage d’une perception ancienne, résultat d’une longue expérience de tout le peuple juif, à une découverte nouvelle de la réalité de Dieu en Jésus de Nazareth, n’est pas encore effectuée quand le Christ arrive sur le point de s’en aller. Pourtant, pour que la mission de Jésus atteigne son but, ce passage devra se faire. Voici que ce moment approche. Avec son départ vers le Père, le Christ s’explique sur son absence et sa nouvelle présence. Nouvelle présence ? Il le fait en répondant à Jude qui s’inquiète de ce départ. En effet, rien n’a changé pour Israël avec la venue de Jésus. Celui-ci ne serait-il pas le Messie ? Le Messie ne devait-il pas rétablir Israël dans ses prérogatives de peuple élu ? Or, à vues humaines, il n’en est rien. D’où la question un peu absconde posée par Jude : « Comment se fait-il que tu doives te montrer à nous et non pas au monde ? En effet le monde, en son ensemble, ne connaît toujours pas qui est le Christ ? Alors pourquoi ? Pour toute réponse, Jésus offre sa présence à chaque être humain, Dieu venant habiter l’homme comme en son lieu naturel. Jusqu’à ces propos du Christ, on croyait Dieu présent en bien des endroits, et par excellence dans le Temple. Or voici que son lieu véritable est à l’intime de l’homme. Le Christ s’en va, mais sa présence est encore plus intimement présente. Elle se fait intérieure et trinitaire : « Nous viendrons à lui (chez celui qui garde la parole) et nous habiterons en lui. » (Jn 14, 23). Dieu, pour nous n’est pas quelque part, ailleurs, mais en nous, ou peut-être mieux vaut-il dire, qu’il peut-être en nous. Car cet habitation du Père et du Fils est comme conditionnée par une attitude essentielle : garder la Parole du Christ exprimée pendant son ministère. « Celui qui m’aime gardera (observera, sera fidèle à, obéira à…) ma parole ».(Jn 14, 23) Où est Dieu ? Dans le Christ ! L’avons-nous bien compris ? Et en nous, quand la vie du Christ prise au sérieux devient nôtre par décision de lui ressembler. Et avec la volonté de garder la Parole du Christ, nous accueillons le Père qui lui est intimement uni. Mais comme cette réalité divine dépasse nos forces humaines, l’Esprit vient nous enseigner le Christ et comment vivre de sa Parole dans le concret des jours. Ceux qui écoutent l’Esprit découvrent le Christ et vivent en lui sa propre intimité avec le Père. Le Christ ne se manifeste pas directement au monde par une action extérieure. Mais habitant l’être humain qui accepte de vivre son commandement, régénère l’humanité de l’intérieur d’elle-même. Où est Dieu ? Chez qui ? Chez toi… peut-être ! P. Christian Blanc, a.a. ,13 mai 2007
2 mai 2010 - 5° Dimanche de Pâques - Année C Jean 13,31-35 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivant Je ne sais pas ce que ce titre évoque pour vous ? Peut-être des chants d’allégresse, un peu exaltés - « Louange et gloire à ton nom, alléluia, alléluia ! » Or, la page d’évangile de ce jour nous plonge plutôt dans la gravité des dernières heures de Jésus. N’est-ce pas juste après la trahison, mise en marche par le départ de Judas, que Jésus proclame : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui.» ? Quelle est donc cette glorification dont parle Jésus ? Quel lien avec le commandement nouveau, dans la deuxième partie du texte ? Comment glorifier Dieu ? Glorifier ? La mot Gloire, dans l’Ancien Testament, est appliqué à ce qui manifeste Dieu aux hommes. Il s’agit tantôt d’une sorte d’éclat lumineux qui s’attache à ce qui est saint, tantôt d’évènements à travers lesquels la puissance de Dieu apparaît.[1] L’évangéliste Jean reprend donc ce terme pour parler de la manifestation de Dieu qui s’opère définitivement en Jésus Christ. Cette glorification, cette manifestation de Dieu s’opère avec une certaine gradation. Premièrement, par les signes et les activités de Jésus, par exemple à Cana : « Tel fut à Cana de Galilée, le commencement des signes de Jésus. Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui. » (Jn 2,11) Deuxièmement, à travers la mort et la résurrection de Jésus Christ : « Elle est venue l’heure où le Fils de l’homme doit être glorifié. » (Jn 12,23) Et, troisièmement, par l’unité des disciples : « Et moi je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes un. » (Jn 17,22) Jésus, par sa vie au service des pauvres et par son enseignement, par sa mort et sa résurrection, et à travers la communauté des disciples, révèle vraiment qui est Dieu. Non seulement il le révèle, mais il le manifeste et le rend présent à l’humanité, voilà où se situe la glorification de Dieu ! Cela nous éloigne de toute une ligne d’interprétation où « rendre gloire à Dieu » consisterait à promouvoir le respect du sacré, à multiplier les dorures, et à augmenter les fioritures grégoriennes… Glorifiés ! « Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres ! » On commence à comprendre le lien entre ce commandement et la glorification du nom de Dieu : puisque c’est en aimant jusqu’au bout que Jésus à manifesté Dieu, nous ne pouvons que suivre le même chemin si nous voulons glorifier Dieu. Cependant, si nous réduisons la vie de Jésus à sa dimension d’exemplarité, nous restons au seuil de la foi chrétienne. (C’est le cas pour un bon nombre de nos contemporains.) Il faut aller plus loin : « Je leur ai donné la gloire » c'est-à-dire qu’en Jésus Christ, les disciples sont introduits dans la gloire de Dieu, dans sa présence, dans sa vie ! Et c’est parce que nous sommes glorifiés, c'est-à-dire devenus participants à la vie de Dieu, par la puissance de l’Esprit, que nous sommes rendus capables d’aimer. Le commandement, vraiment nouveau, pourrait alors se traduire ainsi : Puisque je vous ai aimés - introduits dans l’intimité de Dieu - vous êtes rendus capables de vous aimer les uns les autres ! Et toute la dimension sacramentelle de la vie chrétienne prend sens ici ! Car c’est elle qui opère cette configuration au Christ, cette disponibilité à l’Esprit, qui nous rend capables d’aimer : notre foi n’est pas une sagesse de vie, mais une adhésion au Christ par toutes les dimensions de notre vie !Glorifiez ! En résumé, pourrait-on dire : Glorifiez Dieu, c’est-à-dire aimez-vous les uns les autres ? Oui… mais avec trois nuances : Premièrement, ce n’est pas notre amour qui glorifie Dieu, mais notre amour atteste que la gloire de Dieu nous habite ! Deuxièmement, saint Jean ne met pas tant l’accent sur l’amour du prochain que sur l’amour fraternel au sein de la communauté des disciples, qui atteste qu’ils forment bien le Corps du Ressuscité. Enfin, si Jésus Christ peut nous commander de nous aimer, c’est parce qu’il ne nous commande pas d’avoir des sentiments d’affection pour tous les membres de la communauté, l’amour dont il s’agit n’est pas tant de l’ordre du sentiment que du service - le geste de référence étant celui du lavement des pieds. Même si l’on n’a pas d’atomes crochus avec telle ou telle personne, on peut se mettre à son service… Glorifiez Dieu : Manifestez son amour, qui vous habite, par une vie vraiment fraternelle ! [1] Voir la note de la T.O.B. en Jn 1,14 P. Benoît Bigard,a.a.
25 avril 2010 - 4° Dimanche de Pâques - Année C Jean 10,27-30 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivant « Mes brebis écoutent ma voix… et elles me suivent. » Les images bibliques sont parfois un peu loin de notre réalité… Un troupeau, des brebis, un berger, signifiaient certainement plus à des interlocuteurs du monde rural ancestral qu’à des « modernes » comme nous… De nos jours, le troupeau évoque plutôt les moutons de Panurge : ces brebis qui suivent bêtement celle de tête, sans aucun discernement, quitte à se jeter dans la mer. A l’heure des effets de mode, de la pensée unique et des médias omniprésents, la réflexion sur le troupeau bêlant demeure d’une grande actualité… La suite du Christ est-elle de cet ordre ? Certainement pas ! Mais alors comment prendre en compte cette page d’évangile ? Puisque ce dimanche nous oriente vers la prière pour les vocations, la logique de l’Évangile ne serait-elle pas la suivante : La vocation de tout être humain c’est d’aimer ; pour aimer il faut être libre ; pour être libre il faut un guide ? … Une vocation à l’amour ? La prémisse de cette affirmation ne pose pas vraiment de difficulté, nous sommes assez convaincus, dans nos sociétés contemporaines, de cette vocation de tout être humain à l’amour. Notons cependant que cela n’a pas toujours été le cas. Dans bien des sociétés ancestrales, le but premier de la vie consistait à tenir son rôle dans l’ordre du monde, ce n’était pas l’individu qui était au centre, mais la pérennité du clan, de la société, du royaume… Jésus nous a révélé, au contraire, que les observances de la loi, que les institutions religieuses, que le sabbat ne sont pas le but de la vie, mais que « le sabbat est fait pour l’homme et non pas l’homme pour le sabbat. » (Mc 2,27) Il en résulte que la vocation chrétienne, et toute vocation humaine, consiste à trouver ce lieu, ce « travail » qui me corresponde le mieux et qui me permette d’aimer et d’être aimé. La vocation à la vie religieuse, par exemple, ne devrait pas être le choix d’une vie de pénitence ou d’une fuite du monde, mais le choix d’une vie d’épanouissement pour mon bonheur et le bonheur de ceux à qui je serai envoyé : « Je vous ai dit tout cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. » (cf. Jn 15,11) N’est-ce pas une autre façon de dire : « Je leur donne la vie éternelle ! » (Jn 10,28) ? Libre pour aimer ? Le second temps de l’affirmation n’est pas si évident… Pour aimer il faut être libre, ou plutôt, dans la cohérence de l’évangile, il faut être libéré… J’évoque souvent ce frère assomptionniste qui soulignait la différence étonnante entre la conception courante de la liberté et son acception chrétienne. D’une part, la liberté consisterait à pouvoir « faire ce que je veux », sans avoir de compte à rendre à personne, d’autre part, la liberté tendrait plutôt vers un « libre consentement » à ce qui est bon pour moi et pour autrui. Et cela demande tout un travail de libération de mes esclavages, de mes accoutumances, de mes immaturités, mais aussi tout un travail de discernement et de décentrement de moi-même… De nombreux philosophes ont déjà parcouru ce chemin pour « apprendre à vivre » et « apprendre à aimer », et l’on aime encore se mettre à leur école… Alors pourquoi avoir peur de marcher à la suite de Jésus Christ qui, non seulement, peut nous apprendre ce chemin d’une vraie liberté pour aimer, mais qui peut, plus encore, la mener à sa plénitude ? Suivre pour être libre… Pour être libres, nous avons besoin d’un guide ! Cette troisième affirmation, pour le coup, n’est vraiment pas à la mode… L’homme « moderne » ne veut plus être guidé que par lui-même. Cette prétention est pourtant illusoire car, faute de guide, d’éducateur, de maître, un grand nombre retombe dans bien des esclavages : quête effrénée de confort et d’argent, dernière opinion à la mode ou dernier gourou en vogue que l’on se met à suivre comme des moutons de Panurge… Alors, vraiment, n’est-il pas préférable de se mettre à la suite de Jésus Christ ? Contrairement aux donneurs de leçons de tout acabit qui jettent les moutons à la mer en restant bien au sec, en lieu sûr, Jésus Christ, lui, marche en tête. Ce qu’il nous invite à vivre, il l’a vécu lui-même ! Qui plus est, toutes les rencontres de Jésus, rapportées par les évangiles, nous montrent combien il a relevé, guéri, libéré, guidé les uns et les autres vers une vie de bonheur, jusqu’à se donner totalement pour l’humanité. Et surtout, il « connaît ses brebis » puisque son souffle nous habite. Il n’est pas seulement un guide extérieur, mais aussi notre origine et notre fin, l’alpha et l’oméga, celui qui nous a mis au monde pour une vie de bonheur et de plénitude. C’est le maître intérieur qui est en nous : « les brebis reconnaissent sa voix. » Alors, qui sont les moutons de Panurge ? Le Christ n’est-il pas le seul berger à suivre ? P. Benoît Bigard,a.a.
Le Christ, Pierre et moi… 18 avril 2010 - 3° Dimanche de Pâques - Année C Jean 21,1-19 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivant Dans les sociétés « modernes », fort individualistes, la foi est sommée d’être une affaire privée qui ne concerne que moi et « mon » Dieu … L’Église est enjointe à être une réalité spirituelle ou à disparaître, et l’on ne veut surtout pas d’une Église institutionnelle affublée de tous les maux… Or l’évangile de ce jour nous dit, au contraire, qu’entre moi et le Christ il y a Pierre, c'est-à-dire l’Église et une Église institutionnelle ! Pourquoi l’Église ? Contrairement à certaines fausses représentations, Jésus ne nous a pas laissé les évangiles, ne nous a pas fourni de code de conduite, ni de sagesse de vie qui auraient été déformés par la suite et, en particulier, par Paul… Jésus n’a strictement rien écrit ! Toute son œuvre fut de rassembler une communauté de disciples ! Et ce sont ces disciples qui ont mis par écrit leur expérience de foi. Paul, le premier, et les évangélistes dans un second temps. Bref, l’unique œuvre tangible du Christ fut de fonder l’Église ! Avec cette apparition du Ressuscité au bord du lac, nous sommes bien dans un récit de fondation, tout y est : des disciples rassemblés, une barque (figure de l’Église), une mission universelle (la pêche), une évocation de l’eucharistie (le repas partagé), et même un rôle spécifique attribué à Pierre… Les autres récits d’apparition déploient d’autres accents de cette fondation : le rassemblement de la communauté qui commence à se disperser (Emmaüs) ; le don de l’Esprit Saint ; le rassemblement dominical ; etc. Pourquoi l’Église ? Parce que l’aboutissement du projet de Dieu pour l’humanité est de réaliser une Communion, un Corps, une Communauté de vie, entre les humains d’une part, et entre les humains et Dieu d’autre part ! Comment pouvons-nous encore supposer, après la venue du Christ, que la religion est une affaire entre moi et « mon » Dieu ? Pourquoi Pierre ? « Bon d’accord, on veut bien vous concéder cette idées de communion entre les êtres, dans une autre vie, dans une Eglise spirituelle… Mais de là à adhérer à une institution temporelle… il ne faut pas exagérer… » Et pourtant… quel leurre que de se croire capable d’aimer, capable de communion entre les êtres si l’on est incapable de rejoindre nos frères et sœurs dans une communauté de vie, dans une solidarité de vie ici et maintenant en assumant, ensemble, nos faiblesses, nos bassesses mais aussi en construisant, ensemble, un monde plus juste et fraternel. Alors pourquoi Pierre, pourquoi l’évêque de Rome ? Pour être au service de cette communion universelle, de cette unité ici et maintenant, concrètement, et pour sortir d’une fraternité imaginaire… Remarquez bien que le rôle de Pierre, loin d’être un rôle dominateur, est de l’ordre d’un service exigeant : « “C’est un autre qui te mettra ta ceinture (attribut du serviteur) pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller”. Jésus disait cela pour signifier par quel genre de mort Pierre rendrait gloire à Dieu. » Une fonction, d’autre part, qui ne s’appuie pas sur les mérites de Pierre, mais sur l’abondance de la grâce et du pardon : C’est à celui qui l’a renié trois fois que Jésus ressuscité permet d’exprimer trois fois son amour et ainsi d’effacer son triple reniement… Une mission d’unité évoquée à l’aide de différentes images : c’est dans la barque, c'est-à-dire en Église, que se fait la mission. Le filet unique ne s’était pas déchiré : une Église sans rupture, sans schisme. Il y avait 153 poissons, l’ensemble des espèces connues à cette époque d’après saint Jérôme, la mission confiée est donc universelle. C’est enfin l’image du troupeau unique, qui n’est pas celui de Pierre mais bien du Christ : « sois le berger de mes brebis »… Le rôle de l’évêque de Rome, au service de l’unité, n’a donc pas grand chose à voir avec celui d’un pouvoir dominateur, mais selon la belle expression de saint Ignace d’Antioche (fin du Ier siècle) : « l’Église de Rome préside à la charité de toute l’Église ». Les questions liées à ce rôle spécifique de l’évêque de Rome, qui se posaient déjà à l’époque de la rédaction de l’Évangile de Jean, progressent énormément aujourd’hui dans les différentes instances de dialogue œcuménique. Et moi ?... Souvent dans les évangiles, il y a une place réservée aux disciples anonymes… « Il y avait là Simon Pierre, Thomas… et deux autres disciples. Simon Pierre leur dit : “Je m’en vais à la pêche.” Ils lui répondent : “Nous allons avec toi. ” » Face à l’urgence de la mission, ferons-nous route à part ou répondrons-nous à l’appel de l’Eglise ? Est-elle toujours aimable et séduisante ? Peut-être pas, mais elle est voulue par le Christ, toujours aimée et sans cesse en devenir ! Alors : Moi et « mon » Dieu ? Ou : Le Christ, Pierre et moi ?.... P. Benoît Bigard,a.a.
Tout à la joie ? 11 avril 2010 - 2° Dimanche de Pâques - Année C Jean 20,19-31 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivant « En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie. » (Jn 20,20 traduction TOB) Lorsque nos contemporains évoquent les chrétiens, est-ce l’image de personnes joyeuses, heureuses, libérées qui leur vient à l’esprit ? Pas sûr… ne passons-nous pas plutôt pour des rabat-joie, des donneurs de leçons, des personnes complexées ? Nietzsche n’exprimait-il pas qu’il serait plus enclin à croire au Sauveur si les chrétiens avaient des visages de sauvés ? En ce temps pascal, ne sommes-nous pas invités particulièrement à témoigner de la joie de la Résurrection ? Mais de quelle joie s’agit-il ? Si l’évangile de ce jour nous parle de joie et de bonheur, il nous parle aussi de mort, de plaies, de peur, de séparation, d’envoi en mission… Tout l’Évangile, qui est littéralement Bonne Nouvelle, transpire d’une joie grave, d’un bonheur pour ceux qui pleurent, d’une joie à venir que nul ne pourra ravir… Et non pas d’une joie superficielle, festive, plénière ici et maintenant. Joie dominicale ! Revenons à notre texte… Nous sommes le soir même du jour de la Résurrection du Christ, deux jours après sa mort en croix, les disciples ont peur, ils se sont barricadés mais, tout de même, ils se sont rassemblés et, soudainement, Jésus ressuscité se tient au milieu d’eux… Une semaine plus tard, de nouveau le dimanche, les disciples sont rassemblés, toujours à huis clos, malgré la première apparition du ressuscité, et de nouveau Jésus se tient là au milieu d’eux ! Quand Jean met son évangile par écrit, cela fait déjà une cinquantaine d’années que les premiers chrétiens se rassemblent chaque dimanche. N’y a-t-il pas là une allusion explicite à la présence du Ressuscité lors de chaque rassemblement dominical des chrétiens ? Voici le premier lieu de notre joie chrétienne : le rassemblement dominical ! Joie de se retrouver, joie de célébrer notre foi, joie d’écouter la Parole de Dieu (« Notre cœur n’était-il pas tout brûlant tandis qu’il nous parlait en chemin » Lc 24,32), joie d’entrer en communion avec Jésus Christ ressuscité ! Nous sommes bien loin des interrogations concernant la validité de telle ou telle messe pour savoir si « elle compte pour le dimanche »… Lorsque l’on manque la célébration dominicale, on manque à la joie de la communauté, à la joie du Ressuscité et à notre propre joie… Cette joie dominicale peut-elle se percevoir sur nos visages ? Joie profonde ! Évidemment, la joie des disciples n’est pas uniquement la joie des retrouvailles. C’est la joie profonde de savoir que toutes les paroles et les attitudes du Christ, dans lesquelles ils avaient mis leur espérance, étaient vraies. Elles ont été confirmées par le Père qui a ressuscité son Fils. C’est la joie profonde de savoir que le mal et la mort n’ont pas le dernier mot. D’où l’insistance sur les plaies de Jésus : ce n’est pas un esprit, ce n’est pas une autre personne, c’est bien leur compagnon de route, qui a souffert et est mort en croix, qui est maintenant ressuscité. Et Thomas, qui peut constater cela de ses propres yeux, comme les autres disciples la semaine précédente, de s’exclamer « Mon Seigneur et mon Dieu » ! Loin d’être le prototype du perplexe ou de l’incroyant, Thomas fait plutôt figure de premier des croyants. Précédemment, Pierre avait reconnu en Jésus, le Messie, le Fils de Dieu (Mt 16,16), mais ces deux titres, présents dans le judaïsme, n’avaient pas nécessairement de connotation chrétienne… Seul Thomas confesse que Jésus est son Seigneur et son Dieu ! Et Jésus de répondre « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! » (Jn 20,29). Une fois encore, nous voyons comment Jean s’adresse à la communauté des croyants de la fin du premier siècle : Thomas, votre jumeau, a besoin de voir pour croire, mais vous, vous êtes d’autant plus heureux que votre foi ne s’appuie pas sur une vision, mais se fonde librement sur le témoignage de ceux qui vous ont précédés. Joie profonde, de l’ordre du libre choix, de l’ordre de l’espérance que n’épargne ni les doutes, ni les épreuves, ni la peine des séparations… Cette joie profonde peut-elle se percevoir sur nos visages ? Joie qui engage ! Enfin, dernière remarque, et non des moindres, notre joie ne peut être plénière tant que la souffrance, la désespérance, la méfiance envers Dieu subsistent autour de nous. Voilà pourquoi, aussitôt après avoir mentionné que les disciples étaient tout à la joie, c’est de mission dont il s’agit. « De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie » (Jn 20,21)… pour lutter contre toute souffrance, pour témoigner de la victoire de la Vie sur la mort, pour réconcilier les humains avec Dieu… Cette joie qui engage est bien loin des joies superficielles qui, à grand renfort de psychotropes ou de musiques assourdissantes, éloignent de la dure réalité de la vie… Cette joie qui engage peut-elle se percevoir sur nos visages ? Tout à la joie ! Est-ce bien de nous dont il s’agit ? P. Benoît Bigard,a.a.
Ah oui ? 4 avril 2010 - Dimanche de Pâques - Année CJean 20,1-9 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivant Christ est ressuscité ! « Ah oui ? Vous avez des preuves ? »… Christ est ressuscité ! « Ah oui ? Mais je ne connais pas ce gars-là… »… Christ est ressuscité ! « Ah oui ? Et qu’est-ce que cela change ? »… Scepticisme, indifférence, condescendance : des réactions biens courantes chez nos contemporains !… Rien de nouveau sous le soleil, c’était déjà le cas du temps des premiers chrétiens « Lorsque les Athéniens entendirent Paul parler de résurrection des morts, les uns se moquèrent, et les autres dirent : Nous t'entendrons là-dessus une autre fois. » (Ac 17,32) Alors comment annoncer cette résurrection du Christ qui, pour nous chrétiens, est le pivot de l’histoire de l’humanité ? Le texte de ce matin de Pâques peut peut-être nous éclairer… « Ah oui ? Vous avez des preuves ? » Un tombeau vide, des bandelettes, un linceul, c’est un peu léger comme preuves… Marie Madeleine se fait d’ailleurs porte-parole d’une explication bien simple : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a mis. » Simon-Pierre semble rester interrogateur : « Il regarde… ». Heureusement, l’évangéliste nous rapporte que le disciple que Jésus aimait « vit et crut ». Certes, le récit tente d’expliquer que les linges qui entouraient le corps semblent s’être affaissés de l’intérieur, ils sont « en place » et donc que le corps n’a pas été enlevé, sans quoi les bandelettes seraient parties avec… Mais tout cela est bien ténu… Disons-le clairement, ce ne sont pas des preuves mais des indices, des signes à interpréter. Les autres récits sont ceux qui nous rapportent les rencontres du Ressuscité avec plusieurs de ses disciples, mais il n’est apparu ni à Pilate, ni aux autorités juives… Et d’ailleurs que valent ces récits de disciples ? Pas grand-chose… Et pourtant si, tout de même, il y a une historicité incontestable, un événement inouï et mesurable : des centaines et bientôt des milliers de disciples vont se mettre en route sur la base de cette foi en la Résurrection du Christ ! Nombre d’entre eux vont donner leur vie par fidélité à cette foi. Une Église va naître et, quelques années plus tard, le christianisme va changer la face du monde. L’unique « preuve » de la Résurrection du Christ, ce sont ces vies bouleversées par la foi en celle-ci, hier, comme aujourd’hui ! S’il y avait eu des preuves indiscutables, l’adhésion libre au Christ, c’est-à-dire la foi, aurait été impossible ! La seule « preuve » que je peux apporter de la résurrection du Christ, c’est mon propre témoignage d’une vie bouleversée par la rencontre du Ressuscité, à la suite de tous les témoins qui m’ont précédé. « Ah oui ? Mais je ne connais pas ce gars-là » Jésus de Nazareth n’est pas venu sur terre incognito pour mourir et ressusciter… Sans quoi, effectivement, sa résurrection ne nous aurait pas concernés. Il a d’abord vécu, aimé, tissé des liens, enseigné, guéri, mis en route des amis, des disciples… Et, cela me frappe toujours, c’est uniquement à ses amis qu’il va apparaître après sa résurrection et, ainsi, restaurer des relations nouées de son vivant et, certainement aussi, parce que seuls ses disciples pouvaient donner sens à cette rencontre. (Le cas de Paul est à part, mais Paul sera aveuglé par sa rencontre, il aura besoin des disciples de Jésus pour sortir de son aveuglement.) Jésus ressuscité n’apparaîtra pas au sommet du Golgotha avec tambours et trompettes, comme une preuve évidente manifestée à la face du monde. Dans notre récit, on nous précise que c’est celui qui avait la relation la plus forte avec Jésus (le disciple que Jésus aimait) qui comprendra le plus vite, et adhérera tout de suite au Christ ressuscité. Ces précisions scripturaires ne sont pas anodines, elles nous indiquent la voie à suivre pour annoncer le Ressuscité. Il ne s’agit pas de proclamer de but en blanc, de manière exaltée, « Christ est ressuscité ! » à qui ne le connaît pas, ou à qui le connaît mal, cela ne peut faire sens pour cette personne ! L’unique chemin à suivre est celui emprunté par le Christ lui-même, à savoir celui du compagnonnage sur la route de la vie, celui de la main secourable, celui d’une identité qui se dévoile petit à petit. Alors oui, si une relation vivante est nouée avec le Christ, sa résurrection prendra tout son sens, car cette relation ne sera pas détruite par la mort, il précédera la personne, l’attirera à lui, la fera participer à sa Résurrection… L’annonce consiste donc éminemment à susciter d’abord, chez quelqu’un, cette rencontre avec le Christ ! « Ah oui ? Et qu’est-ce que cela change ? » Si le Christ est présent dans notre vie, sa résurrection change tout ! L’horizon de notre vie n’est plus uniquement terrestre, le mal et la mort n’ont pas le dernier mot ! Nos luttes, nos engagements ici-bas pour plus de fraternité, pour plus de justice, construisent le Corps du Ressuscité ! Notre monde prend sens, profondément, il chemine vers sa plénitude, et nous avons un rôle dans cette construction ! Alors oui, quelle joie que celle de la Résurrection du Christ ! Quelle joie de pouvoir choisir librement de croire au Ressuscité, sans preuves contraignantes ! Et quel désir de le faire rencontrer à d’autres ! Christ est ressuscité… ah oui ? Ah Oui ! P. Benoît Bigard,a.a. 28 mars 2010 - Dimanche des Rameaux et de la Passion - Année CLuc 22,14 - 23,56 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivant Chaque année, au seuil de la semaine sainte, nous sommes plongés brusquement dans le cœur du mystère pascal par le récit saisissant de la Passion. Quels sentiments cette lecture suscite-t-elle en nous ? Horreur ? Compassion ? Indifférence ? Avec le récit de l’évangéliste Luc qui nous est proposé cette année, n’est-ce pas plutôt le sentiment de tendresse qui domine ? Tendresse dans les paroles et les attitudes de Jésus… Tendresse dans le récit… Tendresse à laquelle nous sommes invités… Tendresse de Jésus jusqu’au bout ! L’Évangile de la miséricorde, de l’amour, des petits, c’est souvent en ces termes que l’on parle de l’Évangile de Luc. Je lui appliquerais volontiers le qualificatif d’Évangile de la tendresse. Il suffit d’évoquer quelques passages propres à Luc : les récits de l’enfance, la parabole de l’enfant prodigue, celle du bon Samaritain ou encore la sensibilité soulignée de Jésus pour les pauvres, les exclus, les femmes… Eh bien le récit de la Passion selon Luc est de la même veine ! Mais il faut exercer notre lecture car celle-ci est souvent polluée par ce que nous avons en mémoire, à savoir, notre propre récit de la Passion constitué d’éléments épars pris chez les quatre évangélistes. Relisons ensemble si vous le voulez bien… À propos de Judas : « Malheureux l’homme qui livre le Fils de l’Homme ! » et non pas cette parole dure de l’évangile de Matthieu : « Il aurait mieux valu pour lui qu’il ne fût pas né ». À propos des disciples endormis : « Il les trouva endormis à force de tristesse » et non pas ce reproche à Simon dans l’évangile de Marc : « Tu n’as pas eu la force de veiller une heure ! » À propos de l’oreille tranchée par l’épée : « “Laissez donc faire ! ” Et touchant l’oreille de l’homme, il le guérit », aucune leçon de morale sur « ceux qui prennent l’épée périront par l’épée » comme chez Matthieu, et surtout ce geste de guérison (unique à Luc) pour que nul ne souffre à cause de lui… Après le reniement de Pierre, Luc est le seul à mentionner que « le Seigneur, se retournant, posa son regard sur Pierre », un regard que l’on devine consolateur. « Femmes de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ! Pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants ! »… et enfin cette exclamation qui dit tout : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. » Ces deux paroles sont propres à l’évangile de Luc, de même que le dialogue avec le bon larron : « Aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis ». Jusqu’au bout donc Jésus a le souci du Salut des humains : de Judas, de l’homme à l’oreille tranchée, de Pierre, des femmes de Jérusalem, de ceux qui le crucifient, du bon larron… Quel amour ! Quelle tendresse ! Tendresse également dans le récit ! Que nous sommes loin de La Passion de Mel Gibson ! Chez Luc nul fouet, nulle couronne d’épines, nul lambeau de chair ! Mais une immense sobriété : « Hérode, ainsi que ses gardes, le traita avec mépris et se moqua de lui » et chez Pilate : « Il livra Jésus à leur bon plaisir. » Mais ce qui est encore plus fort dans le récit de Luc, ce sont les détails qui « sauvent » tous les protagonistes de l’histoire, qui en révèlent les bons côtés, insinuant qu’ils sont, comme malgré eux, entraînés dans cette aventure qui doit accomplir les Écritures. Outre les personnages déjà mentionnés, il faudrait noter la joie d’Hérode qui désirait depuis longtemps voir Jésus… Ou encore souligner les trois tentatives de Pilate pour épargner Jésus… Et que dire des gestes de tendresse de Simon de Cyrène qui aide Jésus à porter sa croix, de Joseph d’Arimathie qui était « un homme bon et juste » et qui enveloppe le corps dans un linceul, ou enfin des femmes qui accompagnent la dépouille de Jésus jusqu’au tombeau ?... Quelle tendresse ! Qu’en est-il de notre tendresse ? Alors à quels sentiments, à quelles attitudes l’évangéliste Luc nous invite-t-il ? Sous quel signe placerons-nous ces fêtes pascales ? Succomberons-nous à une spiritualité larmoyante avec toute l’imagerie sanguinolente qui l’accompagne ? La mesure de nos pleurs sur Jésus sera-t-elle proportionnelle à notre blindage émotionnel face à nos frères et sœurs souffrants, un peu à l’image de ces ultra-religieux qui luttent dans un même mouvement, pour la défense du christianisme et contre la mise en place d’un système de santé accessible à tous ? Ou, au contraire, entendrons-nous l’invitation du Christ : Ne pleurez pas sur moi, mais sur vous-mêmes… Ne soyez pas mes défenseurs, rengainez vos épées et allez de l’avant, aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ? Avec tendresse… P. Benoît Bigard,a.a. Toujours ouvrir un chemin de vie ! 21 mars 2010 - 5° Dimanche de carême - Année CJean 8,1-11 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivant Jésus ouvre, de nouveau, un chemin de vie ! Cet évangile n’est pas celui de « la femme adultère » mais une illustration magistrale de l’unique mission du Christ : « Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 3, 17). Dans cette scène Jésus ouvre un chemin de vie, non seulement, pour la femme pécheresse, mais aussi pour lui-même et pour ses détracteurs. Au début du récit la tension est à son comble. La vie d’une femme est en jeu, mais celle de Jésus aussi. La mention du Mont des Oliviers indique la Passion à venir. La situation de la femme ainsi que la loi de Moïse sont, en fait, instrumentalisées pour piéger Jésus… « Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser ». (Jn 8, 6) Ce n’est pas vraiment le respect de la loi qui est en jeu ici, car le livre du Lévitique précise : « Quand un homme commet l’adultère avec la femme de son prochain, ils seront mis à mort, l’homme adultère aussi bien que la femme adultère » (Lv 20,10) Or, ici, l’homme adultère brille par son absence… Et quelle actualité ! Puisqu’on retrouve, aujourd’hui encore, ces mêmes scènes de lapidation ou de défiguration au vitriol dans certain pays musulmans fondamentalistes où l’homme pécheur brille toujours par son absence lors du châtiment ! Face à ce cercle infernal, de la violence, de la vengeance et de la mort. Jésus ouvre un chemin de paix, de pardon et de vie ! Ainsi face à toute situation de conflit, Jésus nous indique un chemin de vie ! Manuel pratique d’intervention évangélique en cas de conflit.1 Regardons, de plus prêt comment Jésus s’y prend : premièrement, Jésus distingue le jugement sur l’acte du jugement sur la personne. La femme n’est pas identifiable à son adultère, à son péché, elle est bien plus que cela : « Va, et désormais ne pèche plus. » Le péché est condamné, mais la femme est sauvée ! N’empruntons-nous pas, bien souvent, ce raccourci mortel qui consiste à identifier l’autre avec ses faiblesses ou ses actes condamnables : un drogué, un pédophile, un assassin, etc… ? Alors que nous avons toujours affaire à une personne : une personne qui se drogue, une personne qui commet des actes pédophiles ou une personne qui a tué une autre personne… L’identification de la personne avec son acte répréhensible conduit à la peine de mort : pour éliminer le mal commis, on élimine la personne ! Or, Jésus nous dit : « Que celui d’entre vous qui est sans péché, lui jette la première pierre » (v. 7), retirant donc à tout être humain la possibilité d’éliminer son semblable, puisque Dieu seul est sans péché. Quelle que soit la gravité de l’acte commis, la foi chrétienne, qui nous oblige à lutter contre le mal et à rendre la personne coupable hors d’état de nuire, nous oblige aussi à croire au relèvement possible de cette personne. Refuser le conflit de personnes. Deuxièmement, Jésus refuse le conflit de personnes. Pour Jésus, les personnes passent avant l’idéologie, il ramène donc le conflit de personnes, qui ferait de toute façon des gagnants vivants et des perdants morts, à un conflit d’objet sur le sens de la loi. Dans tout conflit, il en va d’une différence d’interprétation, d’un enjeu économique, politique, bref de quelque chose sur laquelle on peut trouver des compromis, alors qu’on ne peut pas faire de compromis sur les personnes. Ce refus du conflit de personnes est très explicite dans l’attitude de Jésus. Alors que ses adversaires arrivent vers lui en vociférant, lui reste assis, ne leur fait pas face physiquement, il reste accroupi, en situation d’infériorité… Puis il a recours à un geste symbolique, il trace des traits dans le sol, désamorçant la tension et amenant les protagonistes à penser à autre chose, à se poser des questions sur le sens de ce geste mystérieux… Saisissant l’espace ainsi ouvert, il amène le propos sur le terrain de l’interprétation de la loi : « Que celui d’entre vous qui est sans péché … » renvoyant chacun à sa propre place dans ce conflit au sujet de la loi, l’amenant ainsi à se placer non plus en se plaçant comme juge extérieur, mais comme sujet de la loi… Puis, geste admirable, il ne dévisage pas à ce moment-là ses adversaires pour savoir qui oserait se prétendre juste, ce qui aurait pu provoquer un geste de violence inconsidéré, mais il s’accroupit de nouveau et trace encore des traits sur le sol… Permettant une porte de sortie honorable et discrète à ses adversaires, leur ouvrant, en quelque sorte, un nouveau chemin de vie avec un autre rapport possible à la loi. Enfin, il donne la parole à cette femme qui, jusque là, n’était qu’un instrument dans les mains des adversaires : « Personne ne t’as condamnée ? »… « Personne, Seigneur. ». Il la restaure ainsi dans sa dignité humaine et lui ouvre à elle aussi le chemin d’une vie nouvelle : « Va, et désormais ne pèche plus ! » En suivant ce manuel pratique d’intervention évangélique en cas de conflit… Saurons-nous, nous aussi, toujours ouvrir un chemin de vie ? P. Benoît Bigard,a.a.
1. D’après Hervé Ott qui travaille, depuis 25 ans, à l’approche constructive des conflits et qui relit ce passage comme « un véritable manuel pratique d’intervention évangélique en cas de conflit ».
Père ?... Oui mais… 14 mars 2010 - 4° Dimanche de carême - Année CLuc 15,1-3.11-32 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivantNous connaissons bien cette parabole, nommée habituellement « Le fils prodigue », c'est-à-dire le fils dépensier qui dilapide son bien, alors que la figure centrale est celle du « Père prodigue », c'est-à-dire du Père qui dispense son amour sans compter ! Nous oublions cependant souvent, lorsque nous méditons les paraboles, qu’elles ne sont que des paraboles. Que les images, les analogies, les figures employées ne décrivent pas adéquatement le mystère divin mais nous permettent uniquement d’approcher à tâtons de celui-ci. Ainsi, si la figure du Père est une analogie particulièrement appropriée pour approcher du mystère d’un Dieu d’amour, « il importe également de surmonter le risque de ne percevoir cet amour divin que par le biais de cette seule analogie au détriment d’autres approches susceptibles de refléter diverses facettes de son mystère »[1]. Certes, puisque l’être humain est créé à l’image de Dieu, les analogies humaines pour parler de Dieu sont justifiées, mais elles doivent être relativisées et multiples. D’une part, la paternité divine n’est pas à identifier avec une paternité humaine. D’autre part, l’expérience humaine de l’amour, dans ses plus belles expressions, est diversifiée : amour conjugal, parental, filial, fraternel ou même amour entre ami(e)s. Paternité humaine… paternité divine… Attardons-nous d’abord à cette image de l’amour paternel. De nombreux commentateurs ont déjà fait observer qu’à restreindre Dieu à la figure du Père, on risque de poser pas mal de problèmes aux personnes qui ont eu une relation à leur père difficile ou absente. Comment développer une relation sereine et mature avec un Dieu Père à partir d’une référence humaine blessée ? Mais il y a plus ; même chez les personnes qui ont eu un lien « normal » à leur père, la relation reste marquée, concrètement ou symboliquement, par diverses formes de fermeté, d’intransigeance, de distance, d’immaturité, autant de notions qui risquent de bloquer ou de ralentir le développement d’une confiance et d’une intimité pourtant nécessaires à l’épanouissement d’une vie intérieure[2]. C’est pourquoi les deux fils, dans la parabole, sont invités à dépasser leur relation plus ou moins blessée envers leur Père (désir d’autonomie, jalousie, références aux mérites) pour entrer dans sa joie et dans son intimité c'est-à-dire dans une relation autre qu’une relation Père-Fils. Une façon de relativiser notre propre expérience filiale serait déjà de « faire fonctionner » l’image à l’envers, ou plutôt à l’endroit : Jésus à l’aide de ses paraboles ne s’adresse pas à des enfants mais à des parents ! Il fait donc peut-être plus appel à la relation que ces parents aimeraient avoir avec leurs enfants qu’à la relation qu’ils ont vécue avec leur propre père… N’est-il pas plus facile, si l’on se situe comme parent face à son enfant, de comprendre la miséricorde de Dieu pour ses enfants, son amour inconditionnel et exigeant et son désir d’une humanité réussie ? Père et mère ?... Je devine déjà quelques réactions épidermiques chez certain à la vue de ce sous-titre : « ça y est, on veut de nouveau nous féminiser la bible et en déformer le contenu… » Réaction reflétant surtout l’emprise de nos conditionnements culturels… Pourtant, l’extraordinaire n’est-il pas de trouver, dans une culture biblique très patriarcale, des images féminines et maternelles pour parler de Dieu ? Les auteurs bibliques ayant compris très tôt, sous l’inspiration de l’Esprit, que le langage exclusivement masculin ne permettait pas de rendre compte adéquatement du mystère de Dieu : « Dieu créa l’Adam (l’humain) à son image, à l’image de Dieu il le créa ; mâle et femelle il les créa. » Gn 1,27… « Ainsi parle le Seigneur : …Vous serez allaités, portés sur la hanche et cajolés sur les genoux. Comme un enfant que sa mère console, ainsi je vous consolerai » Is 66,12-13. Ce n’est donc pas une nouvelle mode, tout au long des siècles, cette dimension féminine et maternelle de Dieu est présente, malgré nos cultures machistes… N’est-ce pas Rembrandt au XVII° siècle qui justement dans son tableau du « Fils prodigue » attribue au Père une main masculine et une main féminine ? Père, mère… mais aussi époux, épouse, frère, ami… L’image de l’époux est bien connue (que l’on pense au livre de la Sagesse ou au prophète Osée) mais on trouve aussi celle de l’épouse : Salomon parle de la Sagesse (personnification du Verbe de Dieu) comme de l’épouse idéale : « C’est elle que j’ai aimée et recherchée dès ma jeunesse, j’ai cherché à en faire mon épouse et je suis devenu l’amant de sa beauté » Sg 8,2. C’est aussi l’image de l’amitié qui exprime notre relation à Dieu « Je ne vous appelle plus serviteurs, mais je vous appelle mes amis » Jn 15,13. La Parabole qui précède la nôtre ne nous parle-t-elle pas d’une femme qui convie ses amies à la fête car elle vient de retrouver sa pièce d’argent égarée (Lc 15,8-10)… Image audacieuse pour parler de Dieu… Et même la fête organisée par le « Père prodigue » n’évoque-t-elle pas plus une relation d’amitié qu’une relation Père-Fils : car la fête, c’est avec ses amis ! Oui Dieu est Père… mais bien plus encore… Saurons-nous renouveler nos images pour parler de Dieu ? P. Benoît Bigard,a.a. . 7 mars 2010 - 3° Dimanche de carême - Année C Luc 13,1-9 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivantPourquoi le mal ? Pourquoi la souffrance ? Pourquoi la mort ? C’est bien cette question du mal, portée par les humains de tous les temps et de toutes les cultures, qui se trouve au cœur de notre page d’Évangile… Quelle sera la réponse de Jésus ? Silencieux… sur le plan du « pourquoi » … il répondra en vérité par son agir, par sa mort en croix et par sa confiance au Père. Cette réponse existentielle, et non pas intellectuelle, nous invite à dépasser nos pourquoi et à entrer dans un nouveau mode d’existence : « Convertissez-vous et croyez à la bonne nouvelle » (Mc 1,15) « Si vous ne vous convertissez pas vous périrez tous comme eux ! » (Lc 13,3) Depuis la nuit des temps, en effet, on esquisse des réponses et le livre de Job se fait l’écho de ces explications du mal, plus fausses les unes que les autres. Puisque Dieu est juste, il récompense les bons et punit les méchants - « Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour qu’il m’arrive cela ? » : FAUX, dit Job, cette théorie de la rétribution est démentie au quotidien… Si tu souffres, c’est que tu as péché quelque part, lui disent ses « amis » : FAUX, dit Job, je suis juste et je souffre ! L’épreuve est pédagogique et Dieu veut enseigner, par-là, une vie plus conforme à sa volonté : FAUX, archifaux ! Et l’on pourrait ajouter des réponses plus modernes : puisque le mal règne sur notre Terre, c’est que le Monde n’est pas l’œuvre d’un Dieu bon, mais uniquement le fruit du hasard : FAUX, le Dieu, remis en cause ici, est un Dieu imaginé tout puissant et magicien, comme on rêverait de l’être soi-même, et qui ne correspond en rien au vrai Dieu créateur ! Les conclusions du livre de Job rejoignent les réponses existentielles de Jésus de Nazareth : Du pourquoi… à l’acceptation du « Tout Autre » ! Dieu prend la parole à la fin du livre de Job, pour confirmer que les réponses, inventées par les humains à la question du mal, sont fausses ! Ce que Jésus corrobore en disant : « pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres, pour avoir subi un tel sort ? Eh bien non ! » (Lc 13,2) Puis, dans le livre de Job, Dieu invite celui-ci à dépasser, lui aussi, ses pourquoi, ses mises en accusation, et à accepter que Dieu est le « Tout Autre », que la logique de la création dépasse ses petits raisonnements, qu’un certain chaos demeure dans le monde, une finitude - un mal ? - qui échappe à Dieu, à l’humain et à nos explications… N’est-ce pas l’incarnation de Dieu, en Jésus de Nazareth, qui confirme que Dieu est bien Autre que ce que l’on imaginait ? N’est-ce pas sa mort en croix qui manifeste un Dieu « Tout Autre », et un mystère du mal et de la souffrance qui échappe même à Dieu ? Oserons-nous lâcher nos pourquoi afin d’accepter le « Tout Autre » ? Du pourquoi… à l’agir ! Dans le livre de Job, comme dans toute l’histoire de la première Alliance, Dieu se révèle agissant aux côtés des humains, contre le mal. Et cette révélation est encore plus explicite en Jésus de Nazareth : certes il n’explique pas le mal, mais sa lutte contre la souffrance, la maladie, l’injustice est incessante… Il ne sera jamais du côté de ceux qui font le mal, mais du côté des souffrants, jusqu’à la mort en croix ! N’est-ce pas la plus belle réponse à la question du mal ? Comment peut-on encore accuser Dieu d’être la cause de nos malheurs, après cette révélation ultime ? Poursuivrons-nous nos jérémiades contre les malheurs de ce monde et contre Dieu ou nous engagerons-nous, comme Lui, avec Lui, du côté des souffrants pour lutter contre toute forme de mal ? Du pourquoi… à la confiance ! Dernière conversion, et non la moindre, passer de la mise en accusation à la confiance ; de nos idées sur Dieu à une relation vivante avec lui ! En poursuivant la relecture de Job, on est frappé par l’opposition entre les idées sur Dieu, développées par les « faux amis » et la relation vivante de Job, avec son Dieu, même quand cela passe par une mise en procès : Job s’adresse directement à Dieu, en lui demandant de venir rendre des comptes face à son malheur… et c’est ce que Dieu fait !!! Il vient, lui-même, entrer en dialogue avec Job ! Et voici, de nouveau, une réponse existentielle à la question du mal : le fait même que Dieu prenne chair, en Jésus de Nazareth, nous invite à passer de nos mises en accusation de Dieu à un cheminement avec lui, puisqu’il vient lui-même à notre rencontre. La première conversion à opérer, avant celle des mœurs, est celle de nos représentations de Dieu. Passer d’un Dieu punisseur, d’un Dieu comptable à un Dieu bon, miséricordieux, qui veut sans cesse ouvrir un chemin de bonheur et de réussite. « Convertissez-vous », c'est-à-dire, « croyez à la bonne nouvelle » d’un Dieu bon, patient, au service de la Vie ! Faites-lui confiance, au-delà des apparences d’un mal vainqueur, comme le fit Jésus tout au long de sa vie, et jusqu’à la croix… Face à la question du mal… Saurons-nous dépasser nos pourquoi ? Et nous laisser prendre par les réponses existentielles de Jésus Christ ?
P. Benoît Bigard,a.a. 28 février 2010 - 2° Dimanche de carême - Année C Luc 9, 28b-36 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivant« Pierre, Jean et Jacques gardèrent le silence et, de ce qu’ils avaient vu, ils ne dirent rien à personne à ce moment-là. » (v. 36) Ne percevons-nous pas, dans ces quelques mots, toute la profondeur de l’expérience spirituelle vécue à la Transfiguration ? Expérience de l’ordre de l’indicible, de l’intimité, de la vérité profonde de l’univers… Mais aussi expérience crucifiante ! Double révélation ! Quelques jours auparavant, Jésus avait posé aux disciples la question de son identité : « Pour vous qui suis-je ? » (Lc 9, 20). Pierre avait répondu qu’il était « le Messie », mais Jésus s’était empressé de préciser ce que voulait dire être le Messie : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté… qu’il soit mis à mort et que, le troisième jour, il ressuscite. » (Lc 9, 22), exprimant par là, avec force, que la gloire du Fils de l’homme est indissociable de la Croix. Or, c’est de nouveau cette double révélation qui est au cœur de notre texte. Car l’évangéliste nous parle certes de gloire, d’un visage tout autre, de vêtements éclatants, mais aussi de la nécessité de la Passion « Moïse et Elie parlaient de son départ (littéralement de son « exode ») qui allait se réaliser à Jérusalem » (v. 31)… Et c’est bien en ce double sens qu’il faut parler de Transfiguration ! Jésus Christ en son humanité, comme chaque être humain, comme tout le cosmos, pour réaliser pleinement sa véritable nature, pour rejoindre la vie divine, devra en passer par une transformation souffrante, par un exode, par la mort à un certain niveau d’existence. « La création tout entière gémit maintenant encore dans les douleurs de l’enfantement » (Rm 8,22) Sommes-nous prêts à emprunter le chemin de cette Transfiguration ? Secret intime… Cette double révélation ne peut donc s’écouter de l’extérieur, elle nécessite une relation intime avec le Christ, elle engage. C’est pourquoi les bénéficiaires de la Transfiguration ne sont ni les foules, ni même l’ensemble des disciples, mais uniquement trois d’entre eux. Ils ne pourront demeurer spectateurs mais seront invités à participer eux-mêmes, à leur mesure, à la Transfiguration : « Une nuée les couvrit de son ombre ; ils furent saisis de frayeur lorsqu’ils y pénétrèrent. » (v. 34) Comme Moïse dont le visage était devenu rayonnant après avoir passé quarante jours, sur la montagne du Sinaï, en présence de Dieu (cf. Ex 34,29-30)… Comme Elie, sur la montagne de l’Horeb, qui se voila le visage lors du passage du Seigneur (cf. 1 R 19,8-14). Et ce secret intime, s’il apporte une certaine consolation, relance dans tous les cas une mission exigeante : Moïse devra de nouveau conduire le peuple -à la nuque raide- au désert ; Elie, poursuivi par Jézabel et aspirant à la mort, devra reprendre sa mission de prophète ; Jésus, en marche vers Jérusalem, devra affronter la Passion, et Pierre, Jean et Jacques subiront le martyre par fidélité à Celui qu’ils ont choisi de suivre. Remarquons encore que c’est durant sa prière que Jésus est transfiguré… Accepterons-nous d’entrer dans cette intimité de Dieu, dans cette prière « transfigurante », en sachant qu’elle sera très exigeante, jusqu’à consumer notre être pour nous conduire en Dieu ? Secret intime… Insistons encore… Dieu, en Jésus Christ, vient rencontrer toute l’humanité ! C’est l’événement central de l’histoire ! Or, quelle image de Dieu celui-ci révèlera-t-il au monde, celle de sa transfiguration ? Non, si ce n’est à trois disciples, mais celle de sa mort en croix que toute la population de Jérusalem pourra voir ! Cela ne vous donne-t-il pas à penser ? Si tous les habitants de Jérusalem l’avaient vu transfiguré, cela n’aurait-il pas été plus simple pour susciter la foi ?... Il semblerait que non puisque Dieu a choisi une autre voie… Un Dieu spécialiste des effets spéciaux et du merveilleux, ce n’est pas très étonnant, mais un Dieu qui meurt en croix, c’est autrement révélateur ! Que de méprises possibles face à cette Transfiguration de Jésus de Nazareth… « Dressons ici trois tentes… » (v. 33) Elle ne peut être comprise vraiment que dans le secret intime d’une relation vivante à Jésus Christ. Certes le monde est appelé à être transfiguré, mais cette transfiguration est un feu dévorant ! Accepterons-nous la transfiguration de notre vie et de la vie du monde ? Désirons-nous partager ce secret intime… Jusque-là ? P. Benoît Bigard,a.a. 21 février 2010 - 1° Dimanche de carême - Année C Luc 4,1-13 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivantUne fois de plus, le commentateur doit faire des choix face à un texte tellement dense… Arrêtons-nous donc d’abord aux éléments qui encadrent notre passage. Le verset qui précède le récit des tentations conclut la généalogie de Jésus en ces termes « Il était … fils de Seth, fils d’Adam, fils de Dieu. » D’autre part Luc achève son récit par les mots suivants : « Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentation, le démon s’éloigna… ». L’évangéliste ne veut-il pas suggérer que le combat de Jésus avec le diable est la réplique de celui de la Genèse ? Jésus, nouvel Adam, est vainqueur de toute tentation ! Nouvel Adam… Revisitons donc rapidement le récit de la Genèse, ou plutôt, les récits de la Genèse, car d’Adam et Eve à Babel, en passant par Caïn et Abel, les récits bibliques du « péché fondamental » sont pluriels. Faut-il le répéter, ce sont des récits mythiques, écrits bien tardivement (entre le VIII° et le V° siècle avant Jésus Christ), qui ne nous racontent pas ce qui s’est passé aux origines mais qui proposent des réponses à la question du mal, de la souffrance, de la mort, de l’origine, du sens de la vie, de l’identité humaine etc… Le tentateur, présent de tout temps, y était déjà décrit : dans la figure du serpent bien sûr, mais aussi dans celle d’un fauve intérieur prêt à bondir « le péché, tapi à ta porte, te désire. Mais toi, domine-le » (Parole du Seigneur à Caïn en Gn 4,7). Et les épreuves, ou les tentations, qui se présentent à l’être humain de tous les temps y sont mises en récit. Elles ont à voir avec le rapport à Dieu, le rapport à l’autre et le rapport au monde. Triple épreuve ! Triple domination ! Ces récits nous disent en effet qu’il est difficile de correspondre pleinement au projet de Dieu, d’être vraiment « fils de Dieu » et que le chemin sera long. Ils nous décrivent ce qui peut arriver si nous choisissons la mauvaise voie, mais aussi, comment Dieu propose toujours une issue possible. La triple épreuve se résume en ces termes : - Ferons-nous de Dieu un rival, ou accepterons-nous sa présence bienveillante ? (cf. Adam et Eve) Succomberons-nous à la tentation d’être nos propres maîtres, de dominer la vie, nos origines et notre fin (que l’on pense au débat sur l’euthanasie) ou consentirons-nous à une filiation divine ? - Considèrerons-nous l’autre comme un objet ou comme un partenaire (cf. Adam et Eve) ; un rival ou un frère (cf. Caïn et Abel) ; Céderons-nous à nos désirs de domination ou nous épaulerons-nous dans notre marche ici-bas ? - Utiliserons-nous la création à notre propre fin, dans la démesure et l’aliénation (cf. Babel) ou la recevrons nous comme un cadeau précieux, à « garder », à « cultiver » (cf. Gn 2,15) ? Maîtriserons-nous notre maîtrise de la nature ? Dominerons-nous notre domination ? (cf. Gn 1,28 « remplissez la terre et dominez-là ») Triple domination de Dieu, de l’autre, de la création ! Détour un peu long, mais nécessaire, pour revenir à l’évangile. Le tentateur « ayant épuisé toute les formes de tentation » s’éloigne et Jésus se révèle vrai Fils de Dieu, homme pleinement accompli qui réussit le passage de la triple épreuve. Il n’a pas mis Dieu à l’épreuve mais a gardé confiance en son Père (3° tentation). Il a refusé de devenir un puissant et de dominer les autres (2° tentation) mais se fera serviteur. Il n’a pas accepté d’aliéner la création en transformant une pierre en pain (1° tentation) mais il a humblement travaillé comme charpentier prenant sa place d’humain co-créateur avec Dieu. Vrai fils de Dieu ! « Si tu es le fils de Dieu… » : Jésus nous révèle donc que vivre en vrai « fils de Dieu » est possible. Que la triple tentation de domination qui habite chaque être humain, et l’humanité de tous les temps, peut être vaincue… Non par nos propres forces, mais si nous cultivons une relation vivante au Père, au Fils et à l’Esprit ; si nous nous laissons conduire par l’Esprit (« Jésus fut conduit par l’Esprit au désert ») et nourrir par la Parole de Dieu (« l’homme ne vit pas seulement de pain »). N’est-ce pas à cela que servent le désert, le carême, le combat spirituel ? Saisirons-nous ce temps favorable… pour dominer ou pour nous laisser conduire par l’Esprit ?
P. Benoît Bigard,a.a.
Yallah ! 14 février 2010 - 6° Dimanche ordinaire - Année CLuc 6,17.20-26 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivantYallah, utilisé dans divers dialectes arabes, peut se traduire par « en avant », « commençons », « allons-y » ! Et André Chouraqui traduit le mot grec « makarioi » (heureux) par « en marche » dans sa version des béatitudes. Il me semble qu’il y a là une profonde clef de lecture pour notre page d’évangile ! En effet, un certain malaise est observable habituellement face au texte des béatitudes, mais cet embarras ne vient-il pas d’un rapport trop statique, trop extérieur à l’Évangile ? Yallah, en avant les pauvres ! Première dimension du malaise : Le discours de Jésus ne justifie-t-il pas les situations d’injustice sociale et n’encourage-t-il pas à une résignation fataliste ? « Heureux vous les pauvres, le Royaume des cieux est à vous… Heureux vous qui avez faim maintenant, vous serez rassasiés [après votre mort]… Heureux vous qui pleurez maintenant, vous rirez… Heureux si on rejette votre nom comme méprisable, car votre récompense est grande dans le ciel… » Il va sans dire que cette interprétation reste très extérieure à la logique de l’Évangile. Elle n’est aucunement cohérente avec la vie de Jésus de Nazareth, ni avec celle de ces disciples : n’est-ce pas ce même Jésus qui rend la joie aux malades en leur apportant la guérison, qui multiplie les pains pour rassasier ceux qui ont faim, qui partage la table des exclus, qui donne en exemple le bon Samaritain ?… N’est-ce pas la communauté des disciples, c'est-à-dire l’Église, qui a produit la multitude de congrégations religieuses et d’œuvres au service des malades, des prisonniers, des affamés, du développement des peuples ?… Une fois de plus il nous faut apprendre, incorrigibles cartésiens, à tenir ensemble ce que nous avons tendance à opposer : à la fois affirmer que les pauvres seront consolés et dans le même mouvement lutter contre toute forme de misère. Car le Royaume de Dieu n’est pas qu’une réalité post mortem il est inauguré ici-bas : « Heureux vous les pauvres le Royaume des cieux est à vous » et non pas « sera à vous ». Cette consolation annoncée dans le Royaume de Dieu est donc à initier dès maintenant : lutter contre toute injustice pour que l’affamé soit rassasié, le malheureux consolé, le prophète entendu ! Tout en sachant que la plénitude du Royaume est à venir… Yallah ! Construisons dès maintenant le Royaume de Dieu ! Deuxième dimension du malaise : Le texte des béatitudes prône-t-il la lutte des classes avant l’heure ? Opposant le méchant riche au gentil pauvre ? « Bienheureux les pauvres ! » « Malheureux les riches ! » Et l’on a vite recours à une interprétation spirituelle pour se sortir de cette vision par trop manichéenne : heureux les pauvres de cœur (que l’on trouve chez Matthieu mais pas chez Luc) et malheureux ceux qui vivent uniquement sur un horizon terrestre sans laisser de place à Dieu… Une fois de plus, le nœud du problème vient d’une vision trop statique du texte et de notre tendance à vivre la dimension spirituelle de notre vie à côté de sa dimension sociale. Les différentes traductions modernes ont essayé de mieux rendre le dynamisme des expressions des béatitudes : En marche les pauvres, vous êtes sur la bonne voie, vers le bonheur !... Hélas les riches, vous êtes sur la mauvaise voie ! Il faudrait entendre encore la nuance : en marche mes disciples, même si on vous persécute, si on vous exclut, si on vous affame en prison, tenez bon vous êtes sur le chemin du bonheur ! Hélas, vous qui vous complaisez dans un horizon terrestre, vous qui ne vous souciez pas de vos frères et sœurs, vous dont on dit du bien maintenant, vous avez emprunté un chemin de malheur ! Par ailleurs, le sens biblique des « pauvres de Dieu » (les anawîm ) peut nous aider à tenir ensemble une lecture spirituelle et une lecture sociale des béatitudes. Les anawîm, ce sont les petits, les humbles du pays, ceux qui ne sont pas repus, contents d’eux mais en manque… et que Dieu pourra combler. Les béatitudes ne divisent donc pas l’humanité en deux catégories distinctes (ceux qui méritent le réconfort et ceux qui n’encourent que réprobation). Nous pouvons faire partie, tour à tour, de l’une et l’autre catégorie selon que nous empruntons, dans nos choix quotidiens, le chemin des petits ou le chemin des puissants1… Yallah ! Prenons le chemin du bonheur ! Une figure, parmi d’autres, a vécu à sa manière les béatitudes : Sr. Emmanuelle, « petite sœur des chiffonniers » du Caire… C’est à elle que j’ai emprunté le titre de cette méditation, c’était son cri de ralliement : « Yallah, en avant ! ». Proche des pauvres, rayonnante de joie, elle nous a dit à la fois la joie des pauvres et leur consolation à venir ; un Royaume de Dieu déjà là, mais encore loin d’être pleinement réalisé ; et que les béatitudes finalement ne peuvent être comprises de l’extérieur, mais uniquement de l’intérieur lorsqu’on emprunte le chemin de bonheur qu’elles indiquent ! Dernière remarque, dans le « Yallah » se trouve le nom de Dieu2... Alors : Yallah ! En avant, vers nos frères et sœurs… et vers Dieu ! P. Benoît Bigard,a.a.
1. cf Marie-Noëlle Thabut, L’intelligence des Ecritures, p 109 et 110 2. Allah, le nom de Dieu en arabe, n’est pas propre à l’Islam, il était employé avant l’Islam et l’est toujours par les chrétiens de langue arabe… 7 février 2010 - 5° Dimanche ordinaire - Année C Luc 5,1-11 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivantDrôle de titre peut-être pour méditer l’appel des premiers disciples sur le lac de Génésareth ! Mais regardons-y de plus près… C’est d’abord cette expression qui intrigue : « désormais ce sont des hommes que tu prendras » - sous- entendu « dans tes filets » - ou encore dans les récits parallèles chez Marc et Matthieu : « Venez à ma suite et je ferai de vous des pêcheurs d’hommes » (Mc 1,17 et Mt 5,19). Je ne sais pas comment l’image fonctionne dans votre imaginaire mais, pour ma part, elle ne fonctionnait pas vraiment sur un mode positif jusqu’à récemment… Prendre dans un filet évoque plutôt la chasse, les gladiateurs ou les milliers de poissons en train de mourir dans les immenses filets de la pêche « moderne » (qui peuvent aller jusqu’à cinquante kilomètres pour des filets calés) ! Et c’est d’ailleurs massivement de façon négative que l’image est employée cinquante-huit fois dans le Premier Testament. Par exemple, en Josué 23,13 : « Les nations seront pour vous un filet, un piège, des épines dans vos flancs et des chardons dans vos yeux ». Exerçons donc notre lecture… Premièrement, Jésus ne parle pas de filet… Ouf ! Deuxièmement, capturer des poissons, les arracher à la mer, c’est certes les tuer parce que la mer est leur milieu naturel… tandis qu’arracher des hommes à la mer, c’est les empêcher de se noyer, c’est les sauver. Et, pour réaliser un sauvetage, on emploie plutôt une bouée de sauvetage qu’un filet ! D’ailleurs, le verbe grec utilisé dans l’expression « Ce sont des hommes que tu prendras » signifie « prendre vivant ». * Ce n’est pas pour la mort qu’il s’agit d’arracher à l’emprise de la mer, symbole du mal et des forces maléfiques, mais pour la Vie. Bouée de sauvetage pour Simon Pierre ! Avant de devenir sauveteur pour les autres, on pourrait dire que Simon Pierre, lui-même, a bénéficié de la bouée de sauvetage à plusieurs reprises : que l’on songe à la marche sur les eaux où il perd pied ou, encore, au temps de la passion où il renie Jésus. Mais le premier sauvetage s’opère déjà dans notre texte : en effet, après la pêche miraculeuse, l’évangéliste nous rapporte qu’il « tomba aux pieds de Jésus, en disant : “Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur.” L’effroi, en effet, l’avait saisi. » On pourrait traduire que, pris par son péché, enfermé dans son péché, il pense qu’il lui est impossible de s’approcher de Dieu (comme nous le pensons habituellement). Or, étonnamment, après cette déclaration, Jésus ne formule pas de pardon des péchés, mais le rassure, « Sois sans crainte », et le prend avec lui : « laissant tout, ils le suivirent ». Jésus l’arrache donc à l’emprise du péché, à la crainte de Dieu et le sauve : car le salut c’est être avec le Christ, alors que le péché c’est être coupé d’une relation vivante avec Dieu, au nom même parfois du respect de Dieu ! Par son métier, Simon était semeur de mort, pour les poissons, il deviendra semeur de Vie, pour les humains. Comme une personne qui se noie manque de souffle, sa vie manquait singulièrement de souffle, quand on pense aux capacités qui étaient inscrites en lui, puisqu’il deviendra le premier chef de l’Église de Rome… Jésus l’a donc sorti de sa mer de Galilée pour lui ouvrir une vie ô combien plus exaltante et plénière ! Bouée de sauvetage pour nous ? Sans aller nécessairement jusqu’à la noyade, ne réalisons-nous pas parfois que notre vie manque de souffle ? Que nous perdons pied ? Que notre façon de consommer sème la mort et l’injustice ? Que nous vivons notre vie à côté de l’essentiel ? Que Dieu même est un mirage ou un rival ? L’évangile nous répond « ne crains pas, laisse tout, deviens disciple, accroche-toi à moi »… Il nous lance une bouée de sauvetage… La saisirons-nous ? Avons-nous suffisamment frôlé l’abîme et le danger pour changer de vie ? Or saisir le Christ, c’est aussi saisir la main de ceux et celles qui se noient à côté de moi… Bouée de sauvetage pour tous les êtres humains ? « Venez à ma suite et je ferai de vous des pêcheurs d’hommes ». Il nous faut donc bien comprendre, selon l’esprit de l’Évangile, cette parole. Il ne s’agit pas d’aller à la pêche, avec n’importe quels moyens, pour faire du nombre dans nos églises. Il s’agit de proposer, avec un infini respect de la liberté, une vie pleine de sens, pleine de souffle, décentrée de soi. Il s’agit de répondre à des désirs inscrits dans les cœurs et qui précèdent nos paroles et nos actes. Ne croyez-vous pas que Simon Pierre avait un désir profond d’une vie meilleure, plus exaltante, plus sensée pour se lancer, sur un coup de tête, à la suite de Jésus ? Il avait certainement déjà fait tout un parcours intérieur de désir de plénitude pour être capable de saisir l’occasion de changer de vie.… Être pêcheurs d’hommes, c’est donc proposer une bouée de sauvetage, et non pas lancer un filet. La distance à parcourir jusqu’à la bouée et la décision de la saisir appartiennent à chacun… Lancer le filet… …ou la bouée de sauvetage ?
P. Benoît Bigard,a.a. * cf. Marie-Noëlle Thabut, L’intelligence des Écritures, tome 6, page 97
Sérénité ! 24 janvier 2010 - 4° Dimanche ordinaire - Année CLuc 4,1-4 ; 4,14-21 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivant« Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin » (Lc 4,30). Cette petite phrase finale de notre page d’Évangile peut-elle inspirer notre méditation et nous orienter vers plus de sérénité ? Comme Jésus, comme les prophètes, nous pouvons expérimenter la mécompréhension, l’enthousiasme mal placé ou le rejet mais saurons-nous, comme lui, tracer notre chemin de fidélité et poursuivre la route ? Mécompréhension ! Jésus vient donc chez lui à Nazareth, il se rend à la synagogue et, dans un premier temps, sa parole semble accueillie : « Tous lui rendaient témoignage ; et s’étonnaient du message de grâce qui sortait de sa bouche » (Lc 4, 22). Cependant Jésus, lui-même, jette un froid sur ce bon accueil apparent et met en lumière la mécompréhension de ses auditeurs en leur assénant une double leçon difficile à entendre. D’une part, ce qui vous intéresse ce sont les miracles, leur dit-il, les profits que vous pouvez tirer de l’enfant du pays, mais si j’ai pu faire des miracles à Capharnaüm, c’est parce que ses habitants avaient une autre attitude que la vôtre... D’autre part, avec les exemples de la veuve étrangère de Sarepta et du Syrien Naaman, Jésus leur dit que les païens sont plus réceptifs et plus proches du salut que ceux qui se disent croyants !... Et de résumer la mécompréhension dont il est l’objet dans ce dicton « Nul n’est prophète en son pays » ! D’une certaine manière, ce texte nous parle de nos vieilles sociétés judéo-chrétiennes. Le christianisme ne semble plus « prophète en son pays ». Nos contemporains, en effet, ne retiennent bien souvent que ce qu’ils veulent de la figure de Jésus Christ : au mieux un humaniste qui a prêché l’amour et la fraternité mais, en ce qui concerne sa divinité, sa Résurrection, son Église, ils reprennent volontiers à leur compte le propos des Athéniens à Paul: « sur ce sujet nous t’écouterons la prochaine fois » (Actes 17,32)… Rejet ! Le second aspect qui rejoint nos sociétés judéo-chrétiennes est encore plus marqué. Nos contemporains ont une telle précompréhension du christianisme, ils croient tellement le connaître qu’ils semblent tout à fait hermétiques à la nouveauté de l’Évangile. Ils pensent qu’il n’y a plus rien à apprendre de ce côté-là, le rejette donc a priori et cherchent ailleurs les réponses à leurs questionnements existentiels. Certains veulent en rester à une approche matérialiste du monde, quelques-uns se tournent vers la philosophie et quelques autres vont voir du côté d’autres religions… Et ce sont donc, étonnamment, les « païens » d’aujourd’hui qui deviennent plus réceptifs à l’Évangile, que ce soit au sein de nos sociétés ou sous d’autres latitudes. En effet, les jeunes adultes occidentaux, qui n’ont pas de passif avec l’Église, sont souvent plus réceptifs que leurs aînés aux interpellations du christianisme. Chez eux, la difficulté ne vient pas d’une opposition de fond, mais du fait qu’ils ne sont pas rejoints par l’Église… J’aime rappeler l’exemple de ce jeune homme de 27 ans, cheminant vers le baptême, qui suscita l’effroi chez ses parents, de souche chrétienne. Ils étaient fiers, eux, d’être sortis de l’obscurantisme du christianisme, de ne pas avoir fait baptiser leurs enfants et ne comprenaient pas que leur fils puisse « retomber là-dedans ». Par ailleurs, je pense souvent à ce propos de Dennis Gira* : de nombreux occidentaux cherchent une communauté authentique, enthousiaste et ne la trouvent pas dans nos vieilles Églises, par contre, quand ils se rendent à un centre bouddhique, ils découvrent une communauté très vivante où les gens ne sont pas là par habitude, mais par choix… Or, sous d’autres latitudes, nous pouvons voir le même phénomène inversé dans des pays à majorité bouddhiste. Dennis Gira rapporte que, lorsqu’il habitait au Japon, (où les chrétien ne sont qu’à peu près 1%) les personnes qui se convertissaient au christianisme le faisaient souvent parce qu’elles trouvaient là des communautés vivantes et authentiques, bien loin de leur « bouddhisme vieillot » : Nul n’est prophète en son pays ! Rejet de ce qui est trop et mal connu… Mécompréhension, rejet… … et pourtant poursuivre son chemin ! Loin de nous le sentiment du croisé des temps modernes qui se sent d’autant plus conforté dans sa foi que l’opposition du monde est plus forte ! Cette logique est celle des intégrismes, et parfois des nouveaux convertis, de tout acabit. La figure de Jésus Christ qui « passant au milieu d’eux (les habitant de Nazareth qui voulaient le tuer), allait son chemin » nous indique plutôt une voie de non-violence, de sérénité, de paix du cœur, fondée dans cette communion profonde entre le Christ et son Père. C’est ce que les moines orientaux appellent l’hésychia, la paix du cœur, la recherche de l’essentiel, le désir de Dieu. C’est la plénitude du visage d’un vieux moine qui a atteint la sérénité, la simplicité, le dépouillement… Certes, nul n’est prophète en son pays, mais le vrai prophète, la personne vraiment habitée par la Parole de Dieu, ne se laisse troubler ni par les compliments, ni par les incompréhensions, ni par les rejets, mais poursuit son chemin de fidélité à la Parole. Dans ce monde moderne, postchrétien, si difficile à rejoindre et pourtant en attente de sens, saurons-nous, sans nous laisser troubler, poursuivre le chemin de l’annonce de l’Évangile ? Faire ce que nous avons à faire… …dans la sérénité ? P. Benoît Bigard, a.a. * Dennis Gira, Le Bouddhisme à l’usage de mes filles, Seuil, p. 208
Donner Corps à la Parole ! 24 janvier 2010 - 3° Dimanche ordinaire - Année CLuc 4,1-4 ; 4,14-21 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivantOn oppose volontiers le discours à l’action, et nos sociétés occidentales qui ont pour principal credo l’efficacité et la rentabilité, ne valorisent guère les bonnes paroles mais veulent « du concret », des actes. À l’opposé, dans les cultures de tradition orale, la parole, le dialogue, la palabre sont au centre de la vie et l’on croit, souvent à tort, que le discours est efficace en lui-même, négligeant alors sa mise en œuvre. Jésus Christ, Parole faite chair, nous ouvre une autre voie : Donner Corps à la Parole ! Attardons-nous d’abord à l’introduction de l’Évangile de Luc : « C’est pourquoi j’ai décidé… d’en écrire pour toi, cher Théophile, un exposé suivi, afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as reçus ». (Luc 1,3-4) Avant de mettre en œuvre la Parole, de lui donner Corps, il faut l’avoir reçue, la connaître, l’approfondir. Dans cette brève introduction, Luc nous décrit bien la situation de tout croyant par rapport à l’Évangile : Nous avons reçu « la foi chrétienne » de nos parents, de nos grands-parents, d’une personne qui nous a marqués, de la société où nous sommes nés, de la tradition… Luc parle « d’enseignements » reçus mais, aujourd’hui, on parlerait plus volontiers de valeurs chrétiennes reçues et à transmettre. Il serait peut-être plus juste, mais aussi plus engageant, de parler de « Parole de Dieu » reçue, non pas sous forme de discours uniquement, mais à travers des paroles et des actes qui nous ont imprégnés. Nous entendons, souvent d’ailleurs, les uns et les autres faire l’éloge du témoignage de vie de leurs parents, qui leur ont transmis l’Évangile, même sans grands discours. La Parole est donc d’abord à recevoir ! De la même manière que l’on ne se donne pas la vie à soi-même, on ne peut inventer la Parole de Dieu : Elle nous vient de Dieu, elle nous est transmise ! Une Parole à recevoir ! Mais peut-on s’arrêter à cette dimension de la Parole ? Non ! Pour deux raisons au moins : D’une part ce que nous avons reçu de nos parents, de notre tradition culturelle, c’est « une » compréhension de la Parole, c’est « une » façon de la vivre qui peut être encombrée de nombreux éléments pas forcément évangéliques. D’autre part, la Parole de Dieu est vivante, c’est le Christ. La foi chrétienne ce n’est pas un ensemble de valeurs, ce n’est pas un ensemble de dogmes, c’est une relation vivante à Quelqu’un. Voilà pourquoi la Parole reçue doit toujours être vérifiée à l’aulne de l’Évangile : « afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as reçus », que l’on pourrait traduire aussi « afin que tu puisses vérifier la solidité des enseignements que tu as reçus. » La lecture assidue des évangiles est donc nécessaire pour tout croyant. Elle permet de vérifier la foi reçue, de l’approfondir, d’interroger notre fidélité à l’Évangile et de nourrir une relation vivante à Jésus Christ. Elle peut également nous sortir d’une compréhension trop subjective de la foi -un Dieu construit selon notre imaginaire- et nous permettre de l’objectiver en se confrontant aux témoignages de foi fondateurs des évangélistes. Une Parole à vérifier ! Poursuivons la lecture de notre page d’évangile : « Cette parole de l’Écriture que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit » (Luc 4,21), c’est aujourd’hui qu’elle prend Corps ! Il faut entendre doublement cet « Aujourd’hui ». En Jésus de Nazareth, la Parole s’accomplit, la Parole prend Corps, la distance entre le discours et l’action n’existe plus. Jésus de Nazareth, Parole faite chair, fait ce qu’il dit, dit ce qu’il fait, à la manière des Paroles créatrices : « Que la lumière soit : Et la lumière fut ! ». Que l’aveugle voit : Et l’aveugle vut ! Mais c’est aussi de notre « Aujourd’hui » dont il s’agit. L’Évangile que nous lisons chaque dimanche n’est pas le récit d’un autre temps ; il est une Parole qui s’accomplit toujours « Aujourd’hui ». Il est une Parole qui prend Corps dans chaque eucharistie afin que nous devenions ce que nous recevons, le Corps du Christ. C’est la seconde lecture de ce dimanche de saint Paul aux Corinthiens qui développe longuement cette dimension : non seulement sur le mode de la comparaison à notre corps physique, mais, plus profondément, car nous sommes « le corps du Christ et, chacun pour sa part, nous sommes les membres de ce corps » (1 Co 12,27). Donner Corps au Christ, donner Corps à l’Évangile, donner Corps à la Parole ! Pourrons-nous dire en vérité : la Parole que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit, car nous lui donnons Corps, nous lui donnons nos mains, nos yeux, nos dons -spécifiques à chacun- et qui se complètent ? Cette Parole reçue et vérifiée à l’aulne de l’Évangile, Lui donnerons-nous Corps ? P. Benoît Bigard,a.a. Alliance ! 17 janvier 2010 - 2° Dimanche ordinaire - Année CJean 2,1-11 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivant Ancienne Alliance, Nouvelle Alliance : Nous sommes tellement habitués à un certain langage chrétien que nous n’entendons plus vraiment le sens des mots employés. Notre langage est parfois devenu tellement lisse qu’aucune aspérité de retient plus l’attention. Le récit des noces de Cana pourrait-il nous aider à rafraîchir notre langage et notre compréhension de l’Alliance ? Alliance ! Un Dieu amoureux ? On le sait, le jeune amoureux peut vite perdre la tête, la bienséance, le discernement même, par amour de sa bien aimée. Il peut également se montrer jaloux ou s’accrocher désespérément à un amour perdu. Eh bien toute cette gamme du sentiment amoureux se retrouve dans la Bible pour parler de la relation entre Dieu amoureux et son Peuple. On pense spontanément au Cantique des Cantiques, au prophète Osée, mais le champ sémantique des noces, des fiancés, des époux, de la jalousie envers les faux dieux, de l’Alliance traverse tous les livres du Premier Testament depuis les livres historiques aux livres prophétiques en passant par les écrits de Sagesse. Le récit des noces de Cana vient donc comme couronner les fiançailles préparées depuis l’Ancienne Alliance. Au-delà des circonstances concrètes du mariage à Cana, c’est donc bien des Noces de Dieu avec l’humanité dont il s’agit. Des fiançailles aux noces : de l’Ancienne à la Nouvelle Alliance ! Fini le temps des purifications rituelles nécessaires pour s’approcher d’une divinité dangereuse : L’eau des ablutions - « Il y avait là six jarres de pierre destinées aux purifications des juifs » Jn 2,6 - est changée en vin de noces ! Fini le temps des dévotions, des petits arrangements avec un Dieu lointain dont on veut s’attirer les bonnes grâces. C’est Dieu lui-même qui vient à notre rencontre en Jésus Christ, déjà du côté des serviteurs à Cana et à genoux aux pieds de ses disciples le soir de la Cène, comme un amoureux éperdu en quête d’une réciprocité d’amour ! Fini le temps de l’Alliance contractuelle avec un Dieu qui protège si on observe ses commandements : c’est d’une Alliance amoureuse dont il s’agit. Si la mariée est absente du texte de Cana, c’est bien par ce qu’il en va d’une autre épouse : c’est l’humanité entière que Dieu veut conduire par la main aux noces éternelles ! Fini le temps d’une relation sage, ou chacun garde sa place, Dieu a « perdu la tête » et se donne totalement pour conquérir notre amour… « Mon heure n’est pas encore venue » dit Jésus mais c’est à la veille de sa Passion qu’il priera son Père en disant : « L’heure est venue : Glorifie ton Fils » Jn 17,1. Passion douloureuse… Passion amoureuse ? Alliance ! Un Dieu en retrait ! Un Dieu amoureux donc, mais le langage de l’amour passionnel est-il le plus juste pour parler de cette relation d’Alliance entre Dieu et l’humanité ? Peut-être pas ! Certainement pas ! Comment pourrions-nous exister si le Dieu tout Amour nous étouffait d’un amour fusionnel ? Où serait la distance nécessaire à notre existence ? Cana nous enseigne également cette distance, ce retrait. Regardez la façon dont Jésus agit à ces noces : il répond à une demande et ne prend pas l’initiative. Il fait, d’une certaine manière, réaliser le miracle par les serviteurs : il ne touche ni à l’eau ni au vin. C’est le maître du repas qui est félicité et on ne sait d’où vient ce bon vin… Jésus se situe constamment en retrait et nous dit ainsi : voilà la façon de faire de Dieu ! L’histoire de l’Alliance amoureuse entre Dieu et l’humanité est aussi l’histoire d’un retrait, d’une distance. Un véritable amour, en effet, loin d’étouffer, doit permettre à l’autre de se réaliser, de trouver sa place, de faire grandir ses dons, de contribuer à l’œuvre commune. Il s’agit de se soutenir sur le long chemin de la vie mais avec une présence au plus juste, tout en finesse et en délicatesse, sans infantiliser, sans étouffer, sans dominer. Un Dieu amoureux et un Dieu en retrait... Cela renouvelle-t-il alors notre compréhension de l’Alliance voulue par Dieu avec l’humanité ? Resterons-nous sur nos gardes, ou prendrons-nous notre place dans cette Alliance ? P. Benoît Bigard,a.a. 10 janvier 2010 - Baptême du Seigneur C Luc 3,15-16.21-22 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivantQuelles images, quels sentiments, surgissent spontanément à notre esprit en entendant une telle expression ? Et le ciel s’ouvrit ! Des nuages qui se déchirent pour laisser paraître une lumière bienfaisante ? Une interrogation fondamentale sur l’au-delà enfin résolue ? Le fameux tunnel dont nous parlent ceux qui se sont approchés de la mort avec un sentiment de joie profonde, une lumière apaisante et les silhouettes de ceux et celles qui les ont précédés ? La situation décrite par l’évangile de ce jour semble bien plus modeste : une apparence corporelle, comme une colombe et une voix... Mais nous devinons aisément qu’à travers ces quelques manifestations extérieures, il en va du tournant de l’histoire : avec la venue de Dieu sur Terre, en Jésus Christ, le ciel s’ouvrit ! Trois questions surgissent alors à notre esprit : Pourquoi le ciel s’ouvrit-il à ce moment-là ? Qu’est-ce que cela a changé ? S’est-il refermé ? Pourquoi le ciel s’ouvrit-il ? « Le peuple venu auprès de Jean était en attente… et tout le peuple se faisait baptiser… » (Luc 3,15.21). Une fois de plus, nous voyons que la manifestation de Dieu ne peut s’opérer qu’en réponse à une attente. Et une attente active ! Tout le peuple se faisait baptiser… non pas du baptême que nous connaissons, mais d’un baptême de conversion prêché par un Jean-Baptiste très exigeant : « Jean disait aux foules qui venaient se faire baptiser par lui : “ Engeance de vipères… produisez donc des fruits qui témoignent de votre conversion… si quelqu’un a deux tuniques qu’il partage ; si quelqu’un a de quoi manger qu’il fasse de même… ” » (Luc 3,7-8) . Cette attente active n’animait-elle pas Marie ? Et Joseph, l’homme juste ? Et tout Israël d’une certaine manière, malgré ses infidélités ?… Ce baptême de Jean semble cependant aussi très proche des rites d’ablution et de purification pratiqués chez les Juifs-Esséniens de la même époque et reste marqué par cette vieille idée présente dans toutes les religions : on ne peut s’approcher du Sacré sans s’être d’abord purifié ! Jésus Christ qui se fait lui-même baptiser par Jean vient donc d’abord s’inscrire dans cette attente, dans cette logique des parfaits avant de la faire éclater… La préparation par Jean d’un peuple de convertis capable d’accueillir Celui dont il n’est « pas digne de défaire la courroie de ses sandales » est finalement comme le point d’orgue de la préparation de l’humanité à l’accueil du Verbe fait chair. Mais tout en disant cela, nous savons bien que la gratuité de l’action de Dieu est première et que toute préparation est forcément inadéquate. Mais quand même… Le ciel s’ouvrit… et alors ? Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais on reste stupéfié par le silence du texte à la suite de cette manifestation, supposée grandiose ! Le ciel s’ouvrit, l’Esprit Saint descend sur Jésus, une voix se fait entendre, la foule est là… Quelle réaction ? Aucune ! En tout cas aucune réaction rapportée ni par Luc, ni par Marc, ni par Matthieu ! Quel silence assourdissant ! Le ciel s’ouvrit et qu’est-ce que cela a changé ? Apparemment rien ! Dieu est venu sur terre, a parcouru les routes de Palestine, est mort, est ressuscité et qu’est-ce que cela a changé dans le « fonctionnement habituel » du monde ? Apparemment rien ! Faut-il s’empresser de démentir « ce raté » ? J’hésite… Car si le monde est bien celui créé par le Verbe de Dieu dès le commencement, habité déjà par le Verbe de Dieu - « Tout est créé par Lui et pour Lui… tout est maintenu en Lui » ( Col 1,16-17 ) - sa venue en Jésus Christ ne bouleverse pas vraiment ce qui est déjà en marche… Où se situe la nouveauté ? Tous les problèmes sont-ils réglés ? Plus de violence ? Plus de haine ? Plus de mort ? Le ciel s’ouvrit… mais s’est-il refermé ? La nouveauté est peut être tout simplement dans cette ouverture du ciel, dans cette béance jamais refermée : « Voici que l’un d’entre nous, en Jésus Christ, est capable, lui, et lui seul, d’atteindre le cœur de Dieu* ». Certes il « tré-passera » mais pour outrepasser les limites de la condition humaine et ouvrir en lui le passage vers le ciel. Le salut ne consiste-t-il pas à se laisser prendre par la vie du Christ, à faire Corps avec Lui et ainsi être mené dans la vie divine ? N’est-ce pas là que se situe le baptême chrétien : être plongé dans la mort et la résurrection du Christ : « tré-passer » nos limites ? Et cela n’a rien de magique : se laisser prendre par la vie du Christ, cela englobe nécessairement toutes les dimensions de notre vie, de notre agir, de notre quotidien. Le ciel ouvert… Cela change-t-il ma vie ? P. Benoît Bigard,a.a. * Mgr Albert Rouet, à propos du sacrifice du Christ, dans : Autour du Credo, Médiaspaul, 2003, p 110 ? 3 janvier 2010 - Fête de l'Épiphanie Mt 2,1-12 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivant D’abord où chercher le sens de ce texte ? Le récit de l’Épiphanie, riche en symboles, se prête à de nombreuses interprétations, et la tradition ne s’est pas privée d’en rajouter. En effet, le récit évangélique ne nous communique ni le nombre de mages (dû à Origène au II°siècle), ni leur titre de rois (qui vient de Tertullien au II°), ni leurs noms (apparus dans un évangile apocryphe arménien du VI° siècle). Faut-il alors chercher le sens de cette fête dans ces légendes qui l’entourent ? Pourquoi pas… Mais le centre du texte n’est-il pas ailleurs ? Dans la manifestation de Dieu (c’est le sens du mot Épiphanie) qui répond à la quête des chercheurs de Vérité ? Où chercher Dieu ? La figure des Mages, savants, astrologues qui scrutent les étoiles, nous indique d’abord la Création, la Nature, comme premier lieu où chercher Dieu. Cette quête universelle du sens de notre monde traverse les continents et les siècles… Certains chercheurs s’orientent alors vers une explication purement matérialiste de notre monde, mais un grand nombre voit dans la profondeur insondable de la Création, dans les merveilles de la Nature, les traces d’une intelligence créatrice, l’empreinte d’un créateur. Les mages, symboles ici de toute la sagesse humaine, nous invitent donc à utiliser notre intelligence pour scruter les mystères de la nature, pour y déceler du sens, pour y découvrir les traces d’un visage. Malgré quelques accidents de l’histoire, le christianisme a permis l’émergence des plus grands savants de l'humanité et, enrichi du dialogue sans cesse renouvelé avec les chercheurs de vérité, a pu approfondir et purifier la foi chrétienne. En ces temps où la tendance va plutôt du côté de vies vécues uniquement en surface, où l’on évite les questions existentielles, où l’on devient des machines à consommer, n’est-il pas urgent de redevenir des chercheurs de vérité, des chercheurs de sens ? Où chercher sens ? Chercher sens à travers la science est une démarche toujours louable mais peut-être insuffisante… Pour interpréter l’étoile qui venait de se lever, les mages ont dû passer par les Écritures… Il faut bien lire les textes surtout quand on croit les connaître… Où les conduit l’étoile ? A Jérusalem… et à Hérode ! Non pas en suivant l’étoile, car pour l’instant elle ne les précède pas, ils l’ont simplement vue se lever… « Nous avons vu se lever l’étoile -du roi des juifs- et nous sommes venus nous prosterner devant lui »… donc ils se rendent à Jérusalem auprès du roi en place… Et avec les détours ironiques de l’Évangile, c’est Hérode, après avoir consulté les prêtres et les scribes, c'est-à-dire les spécialistes de l’Écriture, qui indique aux mages l’endroit de la naissance, à savoir Bethléem : « Voici ce qui est écrit par le prophète (Michée 5,1) »… « Puis il (Hérode) les envoya à Bethléem… ». La quête des mages les a donc conduits au peuple d’Israël, détenteur de la Parole de Dieu… Et c’est éclairée par cette Parole que la lumière de l’étoile prend sens : « Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue se lever les précédait… ». Voyez toute la finesse du texte !... La science, donc, nous donne des éléments de compréhension qu’il nous faut savoir interpréter par l’éclairage de la Parole de Dieu. La science ne se suffit pas à elle-même et une lecture inintelligente de l’Écriture ne suffit pas non plus… Revenir sans cesse à l’Écriture pour éclairer nos vies, et un incontournable… Et non pas à travers quelques bribes plus ou moins bien mémorisées de l’Écriture, mais en y appliquant une lecture intelligente, en dialogue avec les chercheurs de vérité… Chercher sens dans la Nature ? Chercher sens dans l’Écriture ? Où chercher ? Vous avez remarqué que le titre de la méditation n’est pas : « Où trouver Dieu ? » mais « Où chercher ? »… La nuance est de taille… Les mages avant de trouver l’enfant ont dû le chercher, dans les étoiles, dans l’Écriture… Et qu’on-t-il trouvé ? Le roi des juifs ? Le messie ? Est-ce que cela a changé leur vie ? Ont-ils fait le rapprochement entre cet enfant et Dieu ? Certainement pas. Que l’on pense aux apôtres qui auront besoin et des trois années de compagnonnage et de l’Esprit Saint pour découvrir la véritable identité de Jésus… À vouloir trouver le roi des juifs on risque de ne trouver que cela… À vouloir trouver un Dieu tout-puissant, on risque de ne trouver que cela… L’aventure de la foi, ce n’est pas trouver ce que je cherche, c’est chercher Celui qui m’attend… Êtes-vous bien sur le chemin de cette quête ?
P. Benoît Bigard, a.a.
Des mots pour dire l’Incarnation ! 27 décembre 2009 - Sainte Famille CLn 1,39-45 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivant Nous sommes tellement habitués à un certain langage concernant les choses de la foi qu’elles deviennent inaudibles, ou incompréhensibles… Si l’on parle de l’Incarnation en disant que « Dieu est venu sur Terre pour nous sauver » que disons-nous ? De quel Dieu s’agit-il ? De quelle Terre ? De quel Salut ? Quel Dieu ? Dieu, le Tout-Autre, peut-il habiter un enfant ? * Si l’on pense à un Dieu qui est là-haut, derrière les étoiles… Si l’on pense à la cause première de certains philosophes, au grand horloger qui fait tourner le monde… Si l’on pense à une entité parfaite toute refermée en elle-même et que rien de peut atteindre… Si l’on pense à un Dieu grand magicien qui peut faire ce qu’il veut d’un coup de baguette magique… On se demande bien d’abord pourquoi ne s’y est-il pas mieux pris pour créer le monde ? Et deuxièmement pourquoi viendrait-il se promener sur terre ? Il faut peut-être répondre d’abord que Dieu n’a jamais fait autre chose que de se promener sur terre ! Parce que le monde est sa demeure : « Tout fut par lui … Il était dans le monde…Il est venu dans son propre bien… » (St Jean chap. 1). Le monde a été créé par le Verbe de Dieu, il est toujours, à chaque instant, créé par le Verbe de Dieu… Cela veut dire que la création, les minéraux, les plantes, les animaux -que nous contemplons parfois- sont traversés, d’une certaine manière, par la présence de Dieu… Et l’être humain plus encore, d’une façon spéciale, puisqu’il est créé à l’image de Dieu, puisqu’il est doté de la parole, de l’intelligence, du souffle Dieu … Que l’on pense à la beauté d’un visage, à la beauté d’une vie donnée, à la beauté d’un être capable de Pardon… Eh bien c’est dans ce monde là, déjà traversé par sa présence, que Dieu prend chair… Ce n’est pas un Dieu totalement extérieur au monde qui prend chair, mais c’est le Dieu déjà-là dans sa création, dans ses créatures, dans l’être humain qui prend chair… « Dieu descendu du ciel » devrait peut-être se traduire en terme de montée plutôt qu’en terme de descente : du fond de notre pâte humaine, préparée depuis des millénaires par l’évolution de la vie… Dieu est monté et a pu prendre chair car l’évolution du monde, l’histoire préparatoire d’Israël, étaient arrivées à un stade capable de l’accueillir dans un être humain… Quelle Terre ? Dieu est venu sur Terre : qu’est-ce que cela change ? Comment parler d’un Dieu bon et sauveur alors qu’il y a tellement de malheurs sur terre… Si Dieu est bon, créateur et sauveur… si Dieu existe pourquoi le mal ? La question du mal est un vaste sujet… mais si l’on veut parler du Sauveur, en vérité, il faut au moins dire ceci : Le Dieu de la Bible qui travaille la Terre et les cœurs humains de l’intérieur n’est pas un « Grand magicien tout-puissant » (comme nous nous l’imaginons). Notre Dieu est un Dieu d’amour infiniment respectueux de la liberté des humains (sans quoi il n’y a pas d’amour possible)… mais ce qui laisse place au refus et au mal, à une liberté mal orientée… Et encore c’est un Dieu qui crée en respectant les étapes nécessaires à l’avènement d’un être libre, avec un niveau de conscience suffisamment développé pour être capable d’une réciprocité d’amour avec Dieu (étapes nécessaires, constatées par la science). C’est le bouillonnement du magma qui a permis à certains types d’atomes de s’organiser pour donner la vie… Ce sont les volcans, les tremblements de terre, les bactéries, la sélection naturelle, les maladies, qui ont permis à la vie humaine d’advenir… Ces énergies puissantes, qui sont aussi sources de catastrophes, ont été nécessaires à l’avènement des êtres humains… Ce que nous appelons mal ne sont peut être que les soubresauts d’une Terre entrain d’enfanter à la Vie… (« La création tout entière gémit maintenant encore dans les douleurs de l’enfantement » (Rm 8,22). Notre Terre, aujourd’hui, est donc cette création devenue capable d’accueillir la naissance de Jésus-Christ dans une personne humaine… Elle a un sens, elle est encore habitée par un certain chaos, elle laisse place à une liberté humaine parfois destructrice, mais elle avance vers une plénitude… Quel Salut ? Alors quel salut ?... « Notre sauveur est né ! » … De quoi vient nos sauver Jésus-Christ ? Du « courroux de Dieu » (cf . Minuit chrétiens) ? De la colère de Dieu ? Certainement pas … Ce n’est pas Dieu qui a besoin d’être réconcilié avec les humains, ce sont les humains qui ont besoin d’être réconciliés avec Dieu ! Le Salut apporté par Jésus-Christ est de trois ordres : nous libérer de nos fausses images de Dieu, nous révéler ce qu’est une vie humaine réussie et nous mener en lui jusqu’en Dieu pour achever ce qui fut inauguré depuis la création du monde ! L’Incarnation nous révèle en vérité que Dieu n’est pas un Dieu tout-puissant (à notre manière) mais un Dieu qui naît dans une mangeoire… Non pas un Dieu qui juge mais qui se laisse juger… Non pas un Dieu dominant mais serviteur… Jésus-Christ vient d’abord nous sauver de nos fausses images de Dieu qui entraînent culpabilité ou refus du projet de Dieu. L’Incarnation, de plus, accomplit l’humanité : Quand Dieu se fait homme le mystère est double : Dieu est capable d’habiter notre chair et l’humain est capable de divinité… C’est cela Jésus-Christ : Dieu se fait Homme pour que l’Homme devienne Dieu…. Saint Thomas disait déjà que l’Incarnation ce n’est pas un changement en Dieu mais une nouvelle manière d’unir à lui les êtres créés… Le changement n’est pas tant du côté de Dieu que du côté des humains… Jésus-Christ est l’être humain qui n’est plus encombré par son propre moi, son égoïsme, sa quête de soi contre les autres… Mais c’est l’être humain capable de se réaliser avec et pour les autres, donné totalement aux autres… C’est l’humanité aboutie… L’Incarnation sauve l’humain de ses petitesses ! L’Incarnation, enfin, réalise l’union possible du divin et de l’humain, pas seulement dans la personne de Jésus-Christ, mais pour l’humanité entière si elle accepte de devenir Corps du Christ. L’Incarnation sauve l’humain de sa finitude ! Voilà ce que nous célébrons à Noël ! L’incarnation ! Non pas un accident de l’histoire, mais l’aboutissement de la création en marche vers Dieu, qui a été capable d’accueillir la naissance de Dieu dans un enfant il y a deux milles ans ; une création qui gémit encore dans les douleurs de l’enfantement ; mais une création sauvée c'est-à-dire capable d’union à Dieu, en Jésus-Christ par delà toute mort, par delà toute finitude et pour un bonheur sans fin ! Et vous ? Comment dites-vous l’Incarnation ? P. Benoît BIgard, a.a. * Source : Maurice Zundel, Je parlerai à ton cœur, éd. Anne Sigier, p.146
Rendre visite ?... 20 décembre 2009 - 4eme Dimanche Avent CLn 1,39-45 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivant N’est-ce pas une des principales activités du temps des fêtes : rendre visite à la parenté, aux amis, passer du temps avec ceux qu’on aime… Cette belle tradition de fin d’année, éclairée par l’évangile de ce jour, ne nous renvoie-t-elle pas à une profondeur insoupçonnée ? Dans le récit de la « Visitation », qui est au centre ? Marie ? Elisabeth ? Jésus ? Jean-Baptiste ? L’Esprit-Saint ? Dieu ? Lorsque l’on rend visite à quelqu’un, quel est l’enjeu ? Qui est en jeu ? Rendre visite : Sortir de soi ! L’expression même, rendre visite, implique de se déplacer, de quitter son cocon, de sortir de soi. Sur un premier plan de lecture du texte, nous voyons en effet Marie se mettre en route rapidement vers une ville de la montagne de Judée : « Marie partit en hâte pour se rendre dans le haut pays, dans une ville de Juda » (Lc 1,39). Alors qu’elle est enceinte, elle ne se replie pas sur elle-même et son enfant dans le cocon familial mais, avec une belle énergie, elle sort d’elle-même, en toute hâte, pour aller visiter Elisabeth sa cousine… Et cela nécessite de gravir la montagne sur des chemins escarpés ! Rendre visite à quelqu’un demande parfois de se faire violence, pour sortir de soi… Et aujourd’hui plus encore que par le passé, ceux qui ont des enfants savent combien il est difficile d’arracher leurs jeunes à la console de jeu, à la télévision ou à l’ordinateur surtout s’il s’agit d’aller visiter la vieille tante malade… Mais, nous l’avons dit, il y a plusieurs acteurs dans le récit, cette visitation c’est aussi celle de Dieu, en Jésus-Christ, en son Verbe fait chair qui vient visiter son peuple… Marie, nouvelle arche d’Alliance, porte en son sein le Seigneur. Elisabeth, déjà usée par les années, femme du prêtre Zacharie, mère du prophète Jean-Baptiste représente, quant à elle, tout Israël. Ce peuple qui, depuis la première Alliance, essaie de tenir dans la fidélité et dans l’attente, malgré les siècles qui passent, avec l’appui du culte et la parole des prophètes : « Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? ». Dieu est sorti de lui-même à la rencontre de son peuple, à la rencontre de l’humanité. Il n’est pas demeuré dans le confort de sa vie intra-trinitaire… Mais le pouvait-il, lui qui n’est que Don de lui-même ? Et le Verbe, Jésus-Christ, « lui qui est de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu, mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur… » (Ph 2,6-7) Quand Dieu sort de lui-même, il entraîne beaucoup de monde dans son mouvement, et plusieurs ont répondu « Me voici » : Jésus-Christ bien sûr, Marie évidemment mais aussi Samuel, Abraham et tant d’autres porteurs du feu de Dieu ! Qu’en est-il pour moi ? Sortir de mon cocon ? Répondre « Me voici » ? Rendre visite : Rendre service ! Pour quel motif Marie se met-elle en route vers Elisabeth sa cousine ? Le texte ne nous le dit pas explicitement… Est-ce pour vérifier de ses propres yeux le signe annoncé : « Elisabeth est elle aussi enceinte d’un fils dans sa vieillesse » ? La logique du texte ne semble pas aller en ce sens, puisque Marie a déjà dit sa disponibilité inconditionnelle dans le récit de l’annonciation (qui précède celui-ci) : « Que tout se passe pour moi comme tu me l’as dit » (Lc 1,38)… Par contre la fin du texte nous indique une réponse : « elle demeura avec Elisabeth environ trois mois » c'est-à-dire jusqu’à la naissance de Jean-Baptiste… On peut donc certainement en déduire que Marie a franchi les montagnes pour accompagner Elisabeth dans les derniers mois de sa grossesse et l’aider dans ses tâches quotidiennes. Une fois encore, c’est de service dont il s’agit ! Pour que le Christ puisse agir en tant que serviteur de l’humanité, il a eu besoin des mains de Marie et il a besoin de nos mains… Rendre visite, n’est-ce pas nécessairement rendre service ? … Ne serait-ce que le service d’une présence toute disponible à l’écoute ! Rendre visite : Apporter la joie ! Quelle joie en effet dans ce texte : « Comment ai-je ce bonheur ? »… « L’enfant a tressailli d’allégresse au-dedans de moi. »… « Heureuse celle qui a cru »… On ne peut s’empêcher de rapprocher ce texte du récit de l’arrivée de l’arche d’Alliance à Jérusalem (2 Samuel 6,2-11) « David et toute la maison d’Israël s’ébattaient devant le Seigneur au son de tous les instruments, des cithares, des harpes, des tambourins… ». A la suite de quelques péripéties, l’arche, sur la route vers Jérusalem, séjourne trois mois dans la maison d’Oved-Edom, apportant le bonheur à cette maison. Enfin, après reprise du voyage, c’est l’entrée à Jérusalem dans l’allégresse et David de « tournoyer de toutes ses forces devant le Seigneur »… Luc multiplie les allusions : Marie, nouvelle arche d’Alliance, porteuse du Seigneur, suscite le « tournoiement » de Jean-Baptiste dans le sein d’Elisabeth et apporte le bonheur dans sa maison durant trois mois ! Lorsque nous, chrétiens, rendons visite à des proches ou à des personnes isolées, nous apportons non seulement un peu de joie, mais nous apportons le Seigneur. Ne sommes-nous pas nous aussi porteurs du Christ ?… Sur un mode différent, bien sûr, de celui de Marie… L’Esprit d’ailleurs nous précède dans la personne que nous allons visiter, comme en Elisabeth, et attend de reconnaître en nous la présence du Christ pour susciter la Joie… Porteurs de Dieu… Porteurs de Joie… Rendre visite… A chaque fois une Visitation ? Pourquoi pas ? P. Benoît Bigard, a.a.
Joyeuse Nouvelle ! 13 décembre 2009 - 3eme Dimanche Avent C Ln 3,10-18 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivant L’être humain est fait pour la joie. Sa vocation est d’être joyeux. Et pourtant, si nous regardons ce qui se passe autour de nous et dans le monde, nous avons des raisons d’être déçus : la maladie d’un proche, la non-foi des enfants, des petits enfants, les difficultés dans la vie conjugale, les problèmes financiers à l’heure de la crise, telle catastrophe proche ou lointaine… Loin de nous enfermer dans ces tristesses, nous devons aller chercher ce qui fait vraiment notre joie. Être joyeux ne consiste pas simplement à être satisfait des réussites, mais aussi et surtout à participer à la joie de Dieu, source de toutes nos joies. Être joyeux, c’est d’abord et avant tout être pleinement dans la joie de Dieu. Le Seigneur est notre joie ! Dans la deuxième lecture de ce dimanche, Saint Paul nous adresse un appel à la joie : « Soyez toujours dans la joie du Seigneur ; laissez-moi vous le redire : soyez dans la joie. » (Ph 4, 4) L’Apôtre Paul ne répète pas deux fois la même chose dans la phrase. Il nous invite à passer de « la joie du Seigneur » à la joie tout court. Deux interprétations sont possibles : la joie du Seigneur, une fois accueillie par l’être humain, devient sa propre joie ou bien le Seigneur devient la joie pour nous, il est notre joie. Cette joie trouve sa raison d’être dans l’annonce de la venue imminente du Seigneur : Il est proche. Cependant notre joie ne se contente pas d’attendre quelque chose ou quelqu’un qui arrive. Elle nous pousse à reconnaître ce qui est déjà en nous. Dans la première lecture, le prophète Sophonie parle de la présence déjà là du Seigneur : « Le roi d’Israël, le Seigneur est en toi… Ne crains pas, Sion !... Le Seigneur ton Dieu est en toi, c’est lui, le héros qui apporte le salut.» (So 3, 15-17) La présence du Seigneur parmi son peuple est source de toute joie qui garantit le salut. Cette présence sera réalisée pleinement avec Marie, une vraie fille de Sion : « Réjouis-toi… ne crains pas… le Seigneur est avec toi… tu concevras un fils et tu l’appelleras du nom de Jésus.» (Lc 1, 28-31) Nous sommes dans la joie car le salut promis s’approche. Mais ne restons pas dans une joie qui serait extérieure à notre vie, il nous faut cultiver une joie intérieure, une joie approfondie, transformée par les actions concrètes de notre vie quotidienne. « Que devons-nous faire ? » Telle est la question posée par les gens qui viennent se faire baptiser par Jean. Elle doit être la nôtre aujourd’hui. Jean répond à cette question en invitant les gens au partage, à la justice et à la charité. Ce qui est étonnant, c’est que Jean ne demande pas aux collecteurs d’impôts, un métier mal vu à l’époque, d’abandonner leur profession. Il leur demande simplement de ne pas s’enrichir injustement. Etre converti, c’est agir d’une manière juste avec ce que nous avons et ce que nous sommes. « Qui devons-nous être ? » La suite de l’évangile d’aujourd’hui nous parle de l’interrogation du peuple à propos de l’identité de Jean. Le peuple ne s’intéresse pas seulement aux conseils de Jean mais aussi à sa personne. Est-il le Messie ? Non, il est son précurseur. Son rôle est de préparer le chemin pour celui qui est plus puissant que lui en annonçant au peuple la Joyeuse Nouvelle du partage, de la justice et de la charité. Cela n’est-il pas la mission de chacune, de chacun de nous, l’être joyeux que nous sommes ? Que l’Esprit Saint fortifie notre joie intérieure et que son feu la répande le plus largement possible dans nos milieux de vie !
Fr. Nguyen Chi Ai a.a.
Le chemin de la rencontre ! 6 décembre 2009 - 2eme Dimanche Avent CLn 3,1-6 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivant Apparemment les trois textes de ce dimanche sont bien unifiés… Chacun à sa manière nous parle d’un chemin aplani : « La terre sera aplanie, afin qu’Israël chemine en sécurité » Baruch 5,7 ; « Dans la droiture vous marcherez sans trébucher vers le jour du Christ »Philippiens 1,10 et « Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez sa route » Luc 3,4 … Sauf que… Celui qui emprunte le chemin est différent dans chacun des cas : Israël, les chrétiens de la ville de Philippe et le Seigneur. Pour Baruch, ce sont les juifs dispersés de son époque -de la diaspora - qui emprunteront un jour le chemin du retour à Jérusalem et c’est le Seigneur lui-même qui préparera le chemin grâce à sa miséricorde et sa justice. Pour Paul, ce sont les chrétiens de Philippe qui chemineront avec certitude vers le jour du retour du Christ et c’est leur conduite qui prépare le chemin : amour, connaissance vraie, clairvoyance et discernement. Pour Jean le Baptiste enfin c’est le Seigneur qui vient et qui ne pourra marcher vers nous, rejoindre nos cœurs que si nous lui préparons la route par notre propre conversion. L’image apparemment unifiée fonctionne donc différemment dans chacun des cas. Les marcheurs et les « préparateurs de chemin » inversent les rôles régulièrement dans les textes. Qui aplanit le chemin pour qui ? Peut-être oublions-nous ici le but du chemin : est-ce Dieu (de notre point de vue) ? Est-ce l’humain (du point de vue de Dieu) ? Ou n’est-ce pas tout simplement la rencontre de Dieu et de l’Humanité, la rencontre de deux désirs ?… La communion en Dieu, Père Fils et Esprit de tous ses enfants bien-aimés ? Le chemin de la rencontre ! Et nous voici situés alors dans la grande perspective du projet créateur et salvateur de Dieu. Le chemin est à double sens : l’être humain, attiré vers le Père dans le Fils (Jean 6,44 ; 12,32), c'est-à-dire habité d’un désir inassouvi de plénitude cherche à rejoindre l’Absolu, à découvrir le visage de Dieu. Et, en même temps, à l’autre bout du chemin, Dieu est en marche -de tout temps- il est venu, il reviendra… Lui aussi, qui n’est qu’Amour et Don total de lui-même, est habité d’un désir inassouvi de communion avec ses enfants. L’histoire de l’humanité n’est rien d’autre que l’histoire de ce chemin emprunté à chaque extrémité. A cause de ce désir de plénitude inscrit au fond de nous, à travers religions, philosophies, techniques nous cherchons à rejoindre le tout Autre, l’Absolu, le Bonheur, à tâtons et de manière parfois bien inadéquate… Et Dieu, Père, Fils et Esprit - avec un infini respect de notre liberté d’Êtres-aimés - cherche à se faire connaître, à se révéler, à nous guider sur le chemin à travers prophètes, écrivains inspirés jusqu’à son Fils révélation suprême de son identité et de notre identité ! Dieu aplanit pour nous le chemin de la rencontre ! et, en même temps, nous pouvons aplanir pour Dieu le chemin de la rencontre ! Si nous nous situons dans cette perspective-là, il me semble que le « comment aplanir le chemin » devient plus évident… Que le « convertissez-vous » devient moins ambigu… Il ne s’agit plus d’une moralité de l’ordre de la bienséance liée à une culture particulière… Il s’agit de préparer nos cœurs à La Rencontre c'est-à-dire de les rendre capables de Dieu ! Alors évidement le désir de Dieu d’un bonheur pour tous les humains devient notre propre désir… Alors évidement l’engagement de Dieu aux côtés des souffrants et des rejetés devient notre propre engagement… Alors évidement les vallons relevés et les collines abaissées par Dieu (selon le texte d’Isaïe 40,3) - traduit dans le cantique de Marie par « Il élève les humbles et rabaisse les puissants »- devient notre propre tâche de relèvement des petits et de rabaissement des exploiteurs de tout acabit !... Alors évidement l’avènement d’un Royaume de justice et de paix nous renvoie à notre propre responsabilité au service de cet avènement ! Saisirons-nous ce temps d’attente, pas simplement les quatre semaines de l’avent mais les quatre saisons de nos vies, pour aplanir le chemin de la rencontre ? Dieu travaille depuis la création du monde à aplanir le chemin de la rencontre, Sommes-nous prêt à faire notre bout du chemin ? P. Benoît Bigard, a.a.
"La Fin ?" 29 novembre 2009 - 1er Dimanche Avent CLn 21,25...36 Lectures de ce jour sur aelf.org au lien suivant L e monde réussira-t-il, un jour, à vivre dans le respect, la dignité, la paix ? Le pensez-vous possible ? Serait-ce cet espoir qui anime nos sociétés ? L’évolution continue des connaissances, l’amélioration réelle ou possible des conditions de vie, les moyens d’intervention de l’homme sur lui-même, aboutiront-ils à instaurer un règne d’équité où les êtres humains se reconnaîtront semblables et égaux en dignité ? Au point où l’humanité est parvenue aujourd’hui, avec tous les progrès accomplis, est-il possible d’imaginer que soit instauré un jour le paradis ici ? Sinon, alors quel sens donner à cet effort vers le bonheur ? L’homme qui a su améliorer ses conditions de vie, n’a cependant pas réussi à perfectionner son être. Les conflits, aujourd’hui comme hier, de même que les tendances qui les ont générés ne demeurent-ils pas toujours en pleine activité ?Bref le monde cessera-t-il, un jour, d’être ce qu’il est ? Atteindra-t-il le rêve caressé d’un paradis retrouvé ou bien s’en ira-t-il indéfiniment de bataille en bataille ? Le mieux-être, le mieux-vivre, pousse toujours les hommes à aller de l’avant, à chercher, en espérant trouver ; mais cet espoir porte-t-il en lui l’assurance d’une réalisation plénière et définitive ? L’Homme accompli existera-t-il un jour ? Questions pertinentes ou oiseuses ? En fait, ne vit-on pas, sans trop se poser ce type de question ? Chacun ne cherche-t-il pas, à travers les péripéties de la vie, à tirer au mieux son épingle du jeu ; et beaucoup de ceux qui se disent croyants, à sauter d’ici en haut sur les genoux d’un « dieu »? Cette terre d’épreuves ne serait-elle qu’un lieu de passage que chacun quitterait en espérant trouver, pour lui, des jours meilleurs… ailleurs…? Le monde a-t-il vocation à s’achever en plénitude ou va-t-il dériver comme un bateau ivre quitté par les hommes les uns après les autres ?Quel sens a la vie du monde ? Vers quoi le monde s’achemine-t-il ? Quand Jésus de Nazareth touche à ces grandes questions, quelque temps avant de subir sa passion, il semble qu’il apporte, à sa façon, des éléments de réflexion. Il parle d’abord de sa venue, sur les nuées du ciel pour engranger l’Histoire et le monde dans sa propre existence. Il viendra, nous dit-il, comme le Fils de l’Homme, l’Homme parvenu à son accomplissement, à sa taille définitive. Comme si l’Histoire s’orientait vers cette appartenance au Christ, et même d’une certaine façon, vers son assimilation au Christ. Au-delà des effets négatifs observés et vécus par les humains, il y aurait en même temps une montée de l’humain qui culminerait dans le Christ, la constitution d’une humanité réconciliée, avec Dieu, avec elle-même, avec le Cosmos. L’humanité est-elle en train d’acquérir, malgré les aléas de l’Histoire et de la nature, une maturité identique à celle développée par le Christ durant sa vie terrestre, et qui lentement finirait, grâce à l’Esprit, à l’identifier au Christ ? Le Fils de l’Homme, Jésus de Nazareth, le Fils du Père, sera-t-il, ou, est-il déjà, l’achèvement de l’Histoire ? Quand Il viendra sur « les nuées du ciel », l’humanité se reconnaîtra-t-elle en lui comme en sa propre vérité ? Une gestation, une croissance travaille et soulève l’humanité vers cette taille adulte accomplie dans le Christ en qui l’humanité devient ? Ce jour viendra ! Mais jusque là, si l’on en croit l’évangile du jour, le flot habituel de la vie du monde, avec ses secousses, va poursuivre son cours perturbé, chaotique, apparemment insensé. Jusqu’au moment de son retour, semble dire le Christ, il y aura ce qu’il y a depuis l’aube du monde et que nous revivons constamment. L’homme ne connaîtra pas sur terre le règne de la paix. Mais quand le chrétien constate cet état du monde, il doit pourtant relever la tête, ne pas céder à l’endormissement et se conformer au comportement du Christ sur la terre qui lutta pour l’homme jusqu’à son propre engloutissement. Il faut que subsiste, dans le monde du mal et du malheur, le don inscrit dans l’Histoire par le Christ et que ses disciples ont pour tâche de reprendre à leur compte. L’humanité et le cosmos termineront un jour leur course endiablée. Ce sera la fin du monde. Mais ce sera aussi l’entrée dans la plénitude de l’Humain qu’est le Christ, le Fils de l’Homme. Ce monde prendra fin, mais la vraie fin du monde, c’est le Christ. La Fin ? Le Christ ? Est-ce bien ainsi que nous l’envisageons ? P. Christian Blanc, a.a. , novembre 2006
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Le commentaire biblique de la semaine homélie du dimanche évangile du dimanche méditation